Café-philo

avec

Madame Michèle AGRAPART-DELMAS (A 2003)

Psychologue criminologue
Expert Judiciaire près la Cour d’Appel de Paris
Chevalier dans l’Ordre National du Mérite
Jeudi 26 janvier 2006
" La criminalité au féminin  "
 
Michèle Agrapart est diplômée de l’institut de Psychologie de Lyon et de l’Institut de Criminologie de Paris. Elle est également auditeur de l’Institut des Hautes Etudes de la Sécurité Intérieure. Elle exerce en libéral la psychologie clinique et l’expertise criminelle, est expert judiciaire près la Cour d’Appel de Paris et est agréée expert européen. Elle enseigne la psychologie criminelle et l’analyse criminelle comportementale en universités, et a publié de nombreux articles et plusieurs ouvrages : De l’expertise criminelle au profilage, Editions Favre, Prix littéraire de la Gendarmerie Nationale 2002, Essais de philosophie pénale et de criminologie ; la présomption d’innocence, volume 4. (2004), Dictionnaire des sciences criminelles : Le profilage, Dalloz 2004.

Elle est membres de nombreuses sociétés savantes et associations, dont l’Association Française et la Société Internationale de Criminologie, l’Association des Femmes de Carrière Juridique, l’Association Française de Psychiatrie et Psychologie Légale, la Société internationale d’histoire et du patrimoine de la gendarmerie.

Les femmes ont, depuis toujours, dans l'imaginaire collectif l'image de la mère sécurisante et protectrice, de la victime et peu de la criminelle. Depuis Lombroso les comportements féminins ont changé et on évalue actuellement par exemple à 10% les femmes parmi les pédophiles. Les femmes tuent, braquent, violent et on assiste à l'émergence d'actes terroristes féminins, notamment sous forme d'attaques suicides. Les victimes des femmes se situent essentiellement dans la sphère familiale, infanticides, filicides, maltraitances des enfants et des vieillards, sans oublier les empoisonneuses célèbres. Un bref rappel historique ouvrira cette petite intervention avec ensuite "l'état des lieux" de la criminalité féminine aujourd’hui.

Chez Jenny, Paris 3

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Compte-rendu

Avant d’aborder la question de la criminalité au féminin – et notamment de l’appréciation de son augmentation en tant que fait de société - , il apparaît nécessaire de rappeler que la définition de la criminalité est évolutive dans le temps et dans sa mesure. Dans le temps, pour indiquer, à titre d’exemple, que l’avortement, acte criminel avec condamnation capitale jusqu’à la fin de la deuxième guerre mondiale est devenu un acte médical à peine cinquante ans plus tard. Cet exemple constitue d’ailleurs selon Mme Agrapart–Delmas la raison pour laquelle le nombre d’avortements « non médicalisés, non déclarés » - impossible de dire illégaux – demeure élevé en raison d’une évolution en fait moins rapide des mentalités et de la morale individuelle que celle du cadre juridique de la pratique « organisée » par la société. Dans sa mesure : il faut garder à l’esprit que la criminalité recensée reflète nécessairement l’organisation judiciaire et les polices chargées de la combattre : il existe deux polices en France à statut judiciaire en France contre 17 000 aux USA….

Que dire la criminalité féminine ? Elle reste statistiquement minoritaire dans l’ensemble des infractions mais en progression constante et régulière. Sur les 60 000 détenus actuels – pour mémoire ils étaient 64 000 au début du XXème siècle -, 2500 à 3000 sont des femmes ; dans les pays anglo-saxons 11% des violences criminelles sont le fait de femmes.

L’histoire nous enseigne le rôle spécifique des femmes dans les périodes difficiles : 3,5% des actes de génocide furent le fait de femmes au Rwanda ; durant la période nazie les femmes s’y distinguèrent en termes d’actes cruels. Or l’inconscient culturel et historique écarte cette vision d’une femme criminelle …mais la littérature retiendra que les grands auteurs policiers comptent curieusement de nombreuses femmes. La faible criminalité féminine se masque derrière la question de la pertinence statistique, le fait étant que les crimes au féminin sont moins l’objet de plaintes, moins l’objet de recherches moins l’objet de poursuites. Ceci explique que les femmes qui contribuent à 10% des crimes ne représentent que 5% de la population incarcérée. La femme reste associée à l’image de la fragilité physique et morale, de l’amour et de la compassion : il est difficile de la visualiser et donc de la juger en criminelle…

Pourtant, à la fin du XIXème siècle pourtant, un certain Cesare Landroso s’intéresse à la question et produit en 1895 un remarquable ouvrage intitulé « La femme criminelle » dont la lecture est formellement déconseillée : en effet, Landroso considère que la prostitution constitue la forme féminine de la criminalité. A défaut de se prostituer, toujours pour Landroso, il arrive qu’elle tue son mari, mais uniquement parce qu’ « elle est folle » (donc irresponsable) ; à défaut et en fin de cause, les réelles femmes criminelles qui n’entrent dans aucune des deux catégories précédentes, se caractérisent par leur petit cerveau… Durkheim aborde les choses de façon plus neutre sous l’angle de la sociologie en remarquant que la sédentarité - « domestique » - des femmes les expose nécessairement moins fortement à la criminalité…

L’histoire dénombre pourtant des figures étonnantes : Médée, les empoisonneuses de Rome… sachant que le poison – indétectable jusqu’en 1840 – reste l’arme favorite – invisible et fatale - des femmes, notamment sous sa forme moderne que constituent les médicaments. Idée à retenir : le poison introduit une distance physique entre le meurtrier et sa victime. La première serial killer historiquement identifiée est une femme (en 60 après JC à Rome), les Borgia furent des modèles de cas sociaux quant à Catherine de Médicis, son procès, faute d’élément prouvant la culpabilité de l’intéressée, se fait attendre !

Que dire qu’aujourd’hui ? Il y a une hausse de la criminalité féminine avec l’identification de comportements de sadisme, de barbarie, d’emprise et de domination…L’inceste concerne dans 7% des cas la mère (avec son fils ou sa fille) : il s’agit probablement d’un chiffre sous-estimant la réalité car le crime « d’inceste » fait l’objet de peu de plaintes. Indépendamment de son auteur, ce crime particulier reste soumis à la loi du silence : on saura cependant, partant de l’expérience judiciaire de notre invitée, qu’il concerne toutes les classes sociales, se construit sur un schéma triangulaire des relations familiales dans lequel tous les participants ont intérêt à se taire. La mère silencieuse - dans le cas d’un inceste commis par le père – est complice et a, ce faisant, un comportement « criminel ». … se heurtant de manière croissante à la répression des juges. Idée captée au cours du diner-débat : il n’y a pas d’inceste chez les Gitans.

Les femmes représentaient 5% des agressions pédophiles (« sur mineurs ») en 1990 contre 15% aujourd’hui avec l’apparition d’actes non ciblés, s’accompagnant de barbarie et de torture.

Les pères tuent les enfants en cas de dépression :100 cas sont répertoriés par an ; les femmes tuant relativement peu les petits enfants (différence avec l’infanticide qui une décision de donner la mort à des enfants moins de 72 heures après leur naissance). La mort des nouveaux nés constituent en effet une spécificité féminine concernant 63% des femmes tueuses – tous ages et tous milieux sociaux – offrant à la justice un ensemble de situations sordides punies de manière très variable selon les juridictions (de 10 ans de réclusion à l’acquittement pour des situations présentant parfois des similitudes très fortes). Selon les propos de notre invitée « on voit de tout » - et nous aurons le droit d’entendre ce récit d’une mère infanticide, mineure, qui au cours de l’expertise judiciaire déclarera « avoir jeté son bébé par la fenêtre parce qu’il n’entrait pas dans le vide-ordures »…

L’expérience de Mme Agrapart–Delmas la conduit à proposer une typologie différenciant la cause des criminalités masculine ou féminine : tandis que l’homme criminel se construit par rapport à une femme « perverse », la femme criminelle se construit par rapport l’absence du père, ou sa destruction calomnieuse. En conséquence l’évolution des rapports sociaux modernes – détruisant les images identificatoires classiques - devrait nécessairement se traduire par une hausse de la criminalité au féminin et après « la femme victime » des années septante, nous pourrions un jour avoir à gérer « la femme agressive » des temps modernes d’aujourd’hui….

Pour conclure : à ce premier rendez-vous de l’année 2006, il y avait une majorité de femmes !
Xavier Delvart (MP 1993)