Café-philo

avec

Guy FRADIN

Directeur Général de l’Agence de l’Eau Seine Normandie et Gouverneur du Conseil Mondial de l’Eau
Mercredi 14 septembre 2011
" L'eau  "
 
Au cours de ces derniers mois l’eau a souvent fait la une de l’actualité, soit que la sécheresse menace les récoltes et les milieux naturels, soit que les pluies aient un impact négatif sur l’activité touristique. Il est donc pertinent de s’interroger sur l’eau réellement disponible en France, sur les modalités de gestion collective de cette ressource, sur sa répartition, les enjeux qui y sont liés, les usages de l’eau, etc. Il est tout aussi important de s’interroger sur la situation mondiale au regard de la disponibilité en eau et les éventuelles conséquences pour les populations, d’autant que, malheureusement, l’actualité en Somalie nous interpelle. La France se prépare à accueillir le Forum Mondial de l’Eau (en mai 2012 à Marseille).

Gur Fradin nous parlera de la situation nationale et de la gestion de cette situation. La France a-t-elle suffisamment d’eau ? Comment gérer cette eau pour qu’elle soit disponible pour tous ? S’agit-il d’une eau de qualité ou d’une eau trop polluée pour être consommable ? Comment parvenir à limiter la pollution de cette ressource précieuse ?

Il décrira également la situation mondiale. Tous les peuples disposent-ils de suffisamment d’eau pour subvenir à leurs besoins ? Que pouvons-nous apporter qui soit utile à la gestion collective efficace de l’eau dans les pays en voie de développement ? Quelle gouvernance souhaiter pour la maîtrise de cette ressource au niveau mondial ? Autant de questions sur lesquelles il nous apportera son témoignage.

Guy Fradin, Ingénieur Général des Ponts, des Eaux et des Forêts, agronome de formation, a conduit sa carrière dans l’Administration, au Ministère de l’Agriculture tout d’abord où il fut notamment Directeur-adjoint du cabinet de M. Philippe Vasseur, puis au Ministère chargé de l’Environnement où il a occupé successivement le poste de Directeur de la Nature et des Paysages puis de directeur du cabinet de Mme Bachelot-Narquin. Guy Fradin est Directeur Général de l’Agence de l’Eau Seine Normandie et Gouverneur du Conseil Mondial de l’Eau depuis 2004.

Vin et marée, Paris 14

Compte-rendu

Guy Fradin est gouverneur du Forum Mondial de l’Eau, une association loi de 1901 de droit français. Elle regroupe quelques 400 structures membres mais n’a pas la représentativité d’une organisation intergouvernementale. Son objectif est d’imposer le thème de l’eau à l’ordre du jour de toutes les rencontres mondiales et de faire du lobbying. Elle peut aussi proposer des solutions à l’échelle mondiale. Le 6ème Forum Mondial de l’Eau se tiendra à Marseille du 12 au 17 mars 2012. Après plusieurs années de réflexions, de discussions et de recherches, le 6ème forum sera celui des solutions. Y aurait-il une forme de gouvernance mieux adaptée ? On peut penser à l’ONU, mais on connaît la lourdeur de fonctionnement de cet organisme.

Y aura-t-il pénurie d’eau ? Guy Fradin est formel pour la France: il tombe annuellement 400 milliards de m3 d’eau dont 200 milliards circulent. Notre consommation annuelle est de 30 milliards de m3. La bonne question est donc : comment mobiliser cette ressource ? Au plan mondial l’eau existe en quantité suffisante mais elle n’est pas également répartie, ni également accessible. Les techniques de mobilisation de la ressource existent aussi (désalinisation, réutilisation, transport…) mais elles ont un coût environnemental et un coût financier non négligeables que ne peuvent assumer toutes les populations. Les populations tentent de s’adapter. Elles migrent prioritairement vers les villes et le littoral. Il en résulte un déséquilibre social dans l’accès à l’eau, au détriment des plus pauvres. Aujourd’hui on observe une compétition internationale sur les ressources les plus faciles à mobiliser. Cependant l’eau n’est pas un facteur de déclenchement de guerre. Parmi les sujets de tensions internationales, celui de la propriété de l’eau est fréquent ; Colorado par exemple. Guy Fradin rappelle l’épisode de la pénurie d’eau à Barcelone et de la proposition de la France d’envoyer de l’eau à partir de Marseille, proposition vivement critiquée mais qui a été mise en œuvre et c’est une bonne chose. Le droit à l’eau reste un droit fondamental qui doit être décliné dans les droits nationaux.

Il faut aussi envisager, quand on parle de l’eau, l’accès à l’assainissement. L’assainissement est corrélé à l’eau (cf. histoire de Paris). Mexico, mégalopole de 20 millions d’habitants, ne dispose pas, par exemple, de dispositifs d’épuration des eaux usées. L’assainissement est aussi une question de solidarité entre urbain et rural : les eaux usées retournent à la rivière et coulent vers l’aval des zones urbaines. A l’échelle mondiale, si 1 milliard d’habitants n’a pas accès à l’eau potable, ce sont 2 milliards d’habitants qui n’ont pas accès à l’assainissement.

L’enjeu de l’accès à l’eau potable (une bonne fontaine est un accès à l’eau potable) est au cœur des préoccupations internationales depuis Johannesburg en 2002. Mais on sait déjà que l’objectif de diviser par deux la population qui n’a pas accès à l’eau potable ne sera pas atteint. Ce n’est pas seulement une question de financement. C’est aussi un problème de réalisation, un problème très important de gouvernance et une question de capacités techniques. En règle générale l’eau est payée par le consommateur mais les investissements sont financés par des fonds publics.

On observe que la Chine a beaucoup évolué au cours des vingt dernières années. Elle a apporté l’eau dans les villes. Elle peut le faire car elle maîtrise les techniques nécessaires et dispose d’une gouvernance efficace, même s’il reste des disparités énormes dans le pays. En revanche les problèmes de stabilité politique en Afrique constituent un frein puissant. Et une organisation externe de la distribution d’eau dans un pays serait vouée à l’échec. Certains pays comme l’Egypte, ont conduit des projets pharaoniques. L’impact de ces projets sur les écosystèmes est très important car au moment de leur mise en œuvre les études d’impact restaient insuffisantes. Des améliorations ont été apportées aujourd’hui.

On peut aussi observer des conflits transfrontaliers à propos de la ressource en eau (par exemple Israël/Jordanie, voir mission du Club en 1982). Il faut cependant savoir qu’il existe de nombreuses commissions transfrontalières qui sont autant de lieux de dialogue sur ce sujet sensible. En Europe par exemple, tous les pays concernés par le Rhin sont réunis en groupe de concertation permanent.

Le problème du Gange, souvent comparé à une poubelle à ciel ouvert, renvoie au problème de la pollution et à son corollaire : comment dépolluer l’eau ? Il n’existe pas aujourd’hui de réponse technique simple et définitive. La technique la plus employée est celle de la filtration mais elle ne permet pas d’éliminer toutes les pollutions. Bien entendu certaines technologies permettent de produire de l’eau exempte de toute pollution, y compris virale. Elles mettent en œuvre la filtration tangentielle ou l’osmose inverse, voire un passage sur filtre absolu. Mais soit leur coût est rédhibitoire, soit elles ne sont pas adaptées aux gros volumes. En définitive, prévenir, donc éviter de polluer, reste la méthode la plus efficace à un coût moindre. Il faut également se souvenir que les polluants que nous mettons dans l’eau sont entraînés par le courant et se retrouvent dans la mer où ils s’accumulent. Aujourd’hui cette accumulation est visible dans certaines zones. Ainsi on voit l’influence des écoulements de la Seine jusqu’en Norvège. Il existe d’ailleurs un accord entre la France et les pays scandinaves, qui vise à diminuer la pollution de la Seine afin de protéger le littoral scandinave.

La politique européenne en matière de pollution poursuit deux objectifs : éviter de polluer l’eau et traiter en amont. L’un des principaux sujets de préoccupation actuel est la pollution diffuse par les pesticides et les nitrates d’origine agricole. Mais il faut aussi mentionner les PCB (poly chloro biphényles) qui s’accumulent à la fois dans les sédiments et la chair de certains poissons, les HAP (hydrocarbures aromatiques polycycliques) venant de la circulation automobile, et les médicaments directement issus de la miction des malades. Pour ces raisons, les eaux pompées sont traitées avant distribution au robinet. Les études montrent que les concentrations résiduelles en médicaments sont (quand on les retrouve) très inférieures à la concentration nécessaire pour un traitement médical. On observe donc un gradient négatif entre le traitement médical efficace, les traces de produits retrouvées dans l’eau brute et les éventuelles traces résiduelles détectées dans l’eau du robinet. Quoi qu’il en soit, la question des pesticides est aujourd’hui plus prégnante que celle des médicaments.

Quelle est l’influence des plantes OGM sur la consommation d’eau à l’échelle mondiale ? Il faut tout d’abord noter que la consommation d’eau est dépendante de l’espèce cultivée. Par exemple le maïs consomme davantage d’eau que le blé. Ensuite, si les sélections variétales de la seconde moitié du 20ème siècle visaient essentiellement le rendement (afin de nourrir l’Europe), aujourd’hui les recherches portent surtout sur la mise au point de variétés moins exigeantes. D’ailleurs, les chercheurs de l’IRRI (International Rice Research Institute) ont récemment développé une variété de riz consommant moins d’eau que les variétés traditionnelles. L’objectif est de pouvoir développer des cultures dans des zones assez sèches. Les OGM pourraient participer à cet effort, mais on ne connaît pas actuellement de plantes OGM sélectionnées dans ce sens.

Dans l’Union Européenne il n’y a pas de politique de l’eau comme il y a une politique agricole par exemple. L’Union Européenne édicte des directives et mène une politique favorable à l’environnement. La politique de l’eau se traduit donc par une succession de directives qui sont ensuite traduites en droit national. Ces directives fixent des obligations de résultats. Si les résultats ne sont pas atteints, un système d’amendes vient taxer les Etats inefficaces sans les exonérer d’atteindre le résultat attendu. Ces amendes constituent souvent un aiguillon efficace pour les Etats membres.

La Directive cadre sur l’eau (dite DCE) donne un cadre général et impose de recouvrer le bon état des masses d’eau en 2015. Il a fallu définir les masses d’eau, les délimiter puis définir le bon état. Celui-ci est caractérisé par une combinaison de critères physico-chimiques, chimiques et biologiques. Chaque bassin (comme celui de Seine-Normandie) élabore un plan de gestion pluriannuel de l’eau. La directive cadre a été complétée par une directive sur les eaux résiduaires et leur traitement, pour améliorer la qualité des rejets d’eau après traitement. La directive nitrate vise à diminuer les pollutions par les nitrates. Les actions engagées pour améliorer la qualité de l’eau ont montré leur efficacité à Paris même puisqu’on trouvait 3 espèces de poissons dans la Seine à Paris il y a 30 ans, alors qu’aujourd’hui on dénombre une trentaine ! La recolonisation du fleuve par les poissons est indicative de l’amélioration de la qualité de l’eau.

Les directives européennes se sont appuyées, pour l’organisation territoriale, sur le modèle français mis en place dès 1964, à savoir une gouvernance par bassin versant, recouvrant une réalité géographique et ignorant les découpages administratifs. Aujourd’hui, les politiques de l’eau sont donc conduites à une échelle pertinente puisque adaptée à leur objet.

Si en Europe la solidarité entre Etats est manifeste puisque la gestion est exercée par bassin versant, cette organisation et ces politiques ne permettent cependant pas de résoudre les conflits d’usage. Ainsi la pénurie d’eau à Barcelone était-elle liée à une surconsommation pour la production agricole. Les conflits d’usage peuvent se manifester partout à un moment donné. Aujourd’hui, ils sont gérés à l’échelle du bassin par diverses réglementations qui peuvent aller jusqu’à la répartition des volumes d’eau disponible entre les différents usages. Le transport d’eau réalisé momentanément pour Barcelone ne constitue pas une solution de long terme.

Quel est donc le prix de cette denrée précieuse ? En fait l’eau n’a pas de prix. Nous en payons seulement le coût d’accès à la ressource : mobilisation, transport et traitement y compris traitement des eaux usées. On ne sait pas déterminer le prix de l’eau. Si l’eau est gratuite, les forages ne le sont pas. Par ailleurs, il faut les déclarer afin que les contrôles relatifs à la pollution et aux quantités pompées puissent être réalisés. Ce sont donc les coûts d’accès et de répartition de la ressource qui sont facturés. Il faut relativiser toutefois. En Ile-de-France, le prix moyen de l’eau est de 3€/m3 dont plus d’1,5€ pour l’assainissement. Ce coût a un impact faible sur la consommation des ménages. En revanche comme indiqué ci-dessus les volumes utilisables peuvent être limités (système de quotas) et ils sont taxés.

En France la gestion de la ressource est raisonnée, intégrée et cohérente. Dès 1964 elle a été déconcentrée par bassin. Des agences de bassin ont été créées, comme l’agence Seine-Normandie. Six agences assurent la gestion de l’eau en France : Artois-Picardie, Rhin-Meuse, Rhône-Méditerranée-Corse, Adour-Garonne, Loire-Bretagne et Seine-Nor-mandie. Ces agences, disposant de l’autonomie financière, perçoivent les redevances et financent les aménagements. La redevance s’appuie sur le principe pollueur payeur et c’est donc l’eau qui paie l’eau. Le comité de bassin est représentatif du bassin et c’est le lieu de décision.

Depuis 2006 la redevance est devenue un impôt. Elle sert à financer actuellement les actions de dépollution, les actions de reconquête des milieux, de reconquête de la ressource et de sécurisation de la distribution. Elle vient en appui financier aux collectivités pour l’assainissement, les réseaux de collecte, aux industriels pour l’amélioration de leurs procédés de traitement des eaux, aux agriculteurs pour la maîtrise des pollutions agricoles… L’agence Seine-Normandie distribue un budget annuel de 950 M€. Ces aides participent aux 1,8 milliards € qui sont injectés dans la gestion de l’eau chaque année par les agences de l’eau. A l’échelle de la France, le montant des travaux réalisés pour l’eau est de 3,6 milliards € par an. Beaucoup d’emplois sont ainsi financés. Directement l’agence finance 1700 emplois et participe à deux fois plus d’emplois par les opérations externalisées.

L’eau étant un bien universel, elle participe à tous les actes de la vie et peut poser problème à tout moment. Nous en consommons pour chauffer ou refroidir dans les pompes à chaleur. Mais outre le fait que les technologies récentes favorisent les échangeurs air/air, l’Ile-de-France est surtout riche d’un fort potentiel géothermique dans ses nappes d’eau profondes. Dans ce cas, après échange calorique, l’eau est réinjectée dans la nappe. Il n’y a pas à proprement parler consommation d’eau. En revanche, il faut être très vigilant à l’innocuité du système pour les nappes profondes.

L’eau génère aussi des risques pour l’homme. On pense d’abord aux inondations dont il existe deux grands types : les inondations de plaine à dynamique assez lente et les inondations torrentielles très rapides dont on observe réguliè-rement les ravages dans certaines régions. L’Ile-de-France est concernée par les inondations de plaine bien que les petits rus puissent subir des crues de type torrentiel en cas d’orages très violents. L’Etat a développé un système de surveillance des débits des cours d’eau et de prévision des inondations. Grâce aux progrès également accomplis par la météorologie, on sait aujourd’hui prévoir une inondation de plaine 24h avant son arrivée. Ce laps doit être utilisé pour mettre en place des protections des biens menacés. Les informations sont diffusées par le site Vigicrues accessible à partir de la page Internet de Météo-France. Les agences de bassin ne sont pas parties prenantes dans la mise en œuvre de ces politiques. Ce sont les services de l’Etat qui opèrent sur le terrain. Le financement est assuré par le budget de l’Etat. Quant au financement des travaux de protection et de prévention, le fonds « Barnier » (créé par le Ministre) est alimenté par un prélèvement sur les taxes d’assurances et sert à cela. Malgré tout cela, l’occurrence d’une crue de type 1910 est toujours possible à Paris.

Que faire demain ? Selon les prévisions nous serons 9 milliards d’habitants qu’il faudra abreuver et nourrir. Il existe aujourd’hui des systèmes (irrigation, procédés industriels…) moins consommateurs d’eau. Néanmoins, tout le monde doit réduire sa consommation. Actuellement en région capitale la tendance est à une diminution moyenne de 3% par an du volume consommé. Quand on observe la courbe, elle montre une tendance asymptotique. Quels seront les arbitrages nécessaires quand on atteindra l’asymptote ?

En conclusion, la question de l’eau est complexe et les solutions obtenues ici ne sont pas transférables ailleurs. Il faut une conception collective et un partage du projet entre les populations concernées. Cette thématique est très politique. On atteint les limites du pompage simple sans contrepartie. De plus les systèmes sont locaux mais ont des interactions planétaires. Théoriquement les moyens existent pour maîtriser les usages de l’eau mais comment les mettre en œuvre ?

Bruno Auger remercie notre invité pour cette présentation et cette discussion passionnantes : « L’eau en dit beaucoup sur l’homme et notre capacité à trouver des solutions ensemble ».
Jean-François Chauveau (MS 1994)