Café-philo

avec

Leila HOBALLAH 1, Thomas BOISSON 2 et Jean-Claude MIZZI 3 (MP1994)

1 Co-fondatrice et présidente de MakeSense et CommonSense, 2 Chef du pôle "ESS et investissement à impact" à la Direction Générale du Trésor,
3 Coordonnateur de l'ESS à la Commission européenne, Direction Générale Marché intérieur, industrie, entrepreneuriat et PME
Vendredi 27 mai 2016
" L'économie sociale et solidaire : aspects européens, français & entrepreneuriaux  "
 
Ce café-philo portera sur les différents aspects de l'économie sociale et solidaire (ESS) :
- l'ESS en France: que fait la France, pourquoi, comment, avec quel succès ?
- l'ESS en Europe : que fait la Commission européenne, pourquoi, comment, avec quel succès ?
- l'innovation et l'engagement au cœur de la construction d'une entreprise sociale

Une visite de l'association internationale MakeSense d'engagement des citoyens sur la résolution de défis sociaux et environnementaux et de l'entreprise CommonSense, aura lieu à 19 heures précises sur l'espace SenseSpace, lieu inédit dédié à la résolution des défis sociaux et environnementaux de notre temps. La visite sera suivie d'un diner sous forme de café-philo.

Les intervenants

Leila Hoballah est libano-colombienne, et vit entre Hong-Kong et Paris. Diplômée de l'ESCP, elle est co-fondatrice et présidente de MakeSense, association internationale d'engagement des citoyens sur la résolution de défis sociaux et environnementaux. Elle est aussi co-initiatrice de Disco Soupe et du NOISE. Elle interviendra sur "L'innovation et l'engagement au cœur de la construction d'une entreprise sociale".

Thomas Boisson, diplômé d'HEC et ancien élève de l'ENA, administrateur civil de Bercy, a fait sa carrière à la DG Trésor, au SGAE et était conseiller au cabinet de Benoît Hamon au moment de la rédaction de la loi ESS de l'été 2014. Depuis juillet 2015, il est chef du pôle "ESS et investissement à impact" à la DG Trésor. Son intervention portera sur "ESS en France: que fait la France, pourquoi, comment, avec quel succès ?".

Après des études généralistes (IEP Strasbourg, ENA) et spécialisées (ENSPTT, MBA), Jean-Claude Mizzi (FNEP, MP1994), administrateur civil de Bercy, a occupé plusieurs postes à Bercy, au Quai d'Orsay et au SGAE, en France et à l'étranger. Depuis 2011, à la Commission européenne, il coordonne "l'Initiative pour l'entrepreneuriat social", politique globale européenne pour l'ESS, centrée sur les entreprises sociales qui ont un impact sociétal mesurable. Il nous parlera de "ESS en Europe : que fait la Commission européenne, pourquoi, comment, avec quel succès ?".

Chez Papa, Paris 12

Compte-rendu

La soirée a débuté par une visite de la start-up d'innovation et d'entrepreneuriat social MakeSense (SenseSpace, Paris 12ème) sur le site parisien de cette association internationale. Dans ce lieu insolite, meublé de récupération, entre palettes et table de ping-pong, se côtoient de jeunes entrepreneurs de l'économie sociale et solidaire. Leila Hoballah nous en a présenté les grandes lignes.

L'objectif de l'association présente à Paris, à Mexico et dans d'autres pays est d'aider de jeunes entrepreneurs de l'ESS en leur proposant six mois dans l'incubateur de MakeSense. L'idée est d'aider les entrepreneurs sociaux et innovateurs de demain. Le financement de cette aide totalement gratuite pour les jeunes entrepreneurs est assuré par des prestations rémunérées de MakeSense à des entreprises sur des sujets variés. Il est difficile pour une start-up de l'ESS de bénéficier de financements car il faut souvent apporter la preuve de l'impact social de son entreprise, dont les indicateurs sont difficiles à trouver et souvent intuitifs.

L'ESS traditionnelle, notamment des mutuelles et coopératives, s'enrichit de nouvelles formes d'entreprises sociales qui ne se définissent plus uniquement par un statut. Afin d'orienter davantage d'épargnants vers l'ESS, un agrément solidaire est maintenant délivré au niveau des collectivités locales les plus à même de connaître le tissu local afin d'éviter les risques de fraude. Au niveau européen, l'objectif est de donner de la reconnaissance/visibilité aux entreprises de l'ESS, de faciliter leur financement et de leur donner un cadre juridique adapté. Le succès est au rendez-vous sur le plan de l'investissement car, dans le cadre de l'épargne salariale, il y a actuellement un net excédent d'épargne solidaire par rapport aux besoins de financement.

Au-delà de l'intérêt d'une ESS, tous ces éléments contribuent à la rendre attractive. Aujourd'hui, les nouvelles générations qui entrent sur le marché du travail sont particulièrement sensibilisées aux impacts sociaux et solidaires et certains brillants étudiants n'hésitent pas à choisir un poste dans une entreprise sociale, peut-être moins bien rémunéré mais porteur de sens. Le fait que le financement des projets soit facilité est également un critère motivant que prennent en compte les jeunes générations.

L'ESS est passée en six ans de 9,9% à 10,5% du PIB européen. Cette augmentation en si peu de temps est révélatrice. Avec la nouvelle directive européenne (2014) sur les marchés publics (19% du PIB européens) il est possible d'introduire des « clauses sociales ».

Jean-Claude Mizzi a publié dans la Lettre du Club Pangloss de décembre 2015 un article Les entreprises sociales, moteur d'innovation de l'économie sociale de marché en Europe, dans lequel il évoque la valeur ajoutée européenne pour le développement des entreprises sociales depuis 2011, et présente les chantiers en cours de ce qui pourrait être au cœur d'un nouveau modèle de croissance pour les années à venir. Il centre son propos sur quelques grandes tendances de l'innovation sociale en Europe, à laquelle les entreprises sociales participent :
a) Peu importe les statuts, c'est l'utilité sociale et son impact qui prime et doit emporter les priorisations des politiques publiques, hors silo et dans toutes les politiques publiques "stratégiques" comme l'économie circulaire ou l'économie collaborative. L'ESS est l'économie qui donne du sens aux arbitrages des travailleurs, investisseurs et/ou consommateurs.
b) L'implication des acteurs locaux est majeure : co-création, co-construction, politique bottom-up de la Commission avec les parties prenantes, évènement participatif et collaboratif, comme celui organisé par la Commission européenne à Strasbourg mi-janvier 2014.
c) Le développement de l'ESS ne se fera pas seulement par le renforcement de l'écosystème des entreprises. Pour "changer d'échelle", il passera nécessairement par une coopération avec les entreprises traditionnelles à travers l'intrapreneuriat social, une entité séparée au sein des entreprises traditionnelles gérée comme des entreprises sociales, et avec les pôles territoriaux de coopération économique en France. La RSE (Responsabilité Sociale des Entreprises) est un moyen d'aider les entreprises sociales, ou la perméabilité des entreprises traditionnelles aux bonnes pratiques managériales des entreprises sociales pour ré-enchanter les pratiques de gestion.

Jean-Claude Mizzi estime que les entreprises de l'EES doivent être distinguées de l'ensemble des personnes morales sous statut de l'ESS et des entreprises sociales stricto sensu. Les premières constituent l'ensemble des organismes ayant l'un des statuts de l'ESS traditionnelle : coopératives, mutuelles, associations, fondations, les entreprises solidaires, juridiquement de droit commun mais qui remplissent certain critères. Une entreprise sociale est un type particulier d'entreprise de l'ESS, quel que soit son statut. Elle a une activité commerciale et répond aux 3 critères définis par la Commission européenne en 2011 dans sa communication "Initiative pour l'entrepreneuriat social". Ces critères ont été ensuite inscrits dans 2 règlements européens, respectivement en 2013 (Programme Emploi et Innovation sociale – EaSI) et en 2014 (Fonds d'entrepreneuriat social européens – EuSEF).

La loi du 31 juillet 2014 relative à l'ESS reconnaît une part de l'économie française. L'ESS regroupe aujourd'hui 14 % des entreprises et des emplois en France dans des secteurs d'activité très divers : banques, industries, mutuelles, services, etc. Désormais ses acteurs sont définis : les associations, les mutuelles, les coopératives, les fondations mais aussi les sociétés commerciales qui poursuivent un objectif d'utilité sociale, à condition qu'elles appliquent aussi tous les principes de l'ESS. Dans ce cadre législatif, il ne suffit donc plus aux entreprises d'afficher des principes de RSE pour être incluses dans l'ESS. Il leur faut réellement intégrer des pratiques de transparence et de solidarité. Le périmètre des entreprises sociales couvre donc les types d'entreprises, quel que soit leur statut, dans lesquelles :
1. l'objectif sociétal, social et/ou environnemental, de bien commun est la raison de l'activité commerciale, ayant souvent un niveau élevé d'innovation sociale ;
2. les profits sont réinvestis principalement en vue de la réalisation de cet objectif sociétal, avec un impact social/sociétal mesurable ; 3. la méthode d'organisation, ou le système de propriété, reflète leur mission, utilisant des principes démocratiques ou participatifs ou se concentrant sur la justice sociale, comme par exemple un éventail réduit des rémunérations (1 à 10 par exemple).

Les entreprises sociales peuvent fournir des services et/ou des biens sociaux, mais peuvent aussi, par une méthode de production de biens ou de services avec un objectif social, par exemple intégration sociale et professionnelle grâce à l'accès à l'emploi pour les personnes défavorisées, avoir une activité qui n'est pas spécialement tournée vers le social. En substance toutes les entreprises sociales sont des entreprises de l'ESS, mais toutes les entreprises de l'ESS ne sont pas des entreprises sociales.

En définitive, les nouvelles technologies sont à l'origine d'un bousculement des valeurs et des pratiques des entreprises : les organisations sont moins hiérarchisées et émergent des organigrammes (plus) plats et des hubs. Les politiques publiques ne se limitent plus seulement à envoyer des instructions, mais à échanger (interaction, participative leadership et co-création). L'innovation n'est plus seulement un process mais elle intègre une dimension ludique, de plaisir et de célébration, comme le démontre la jeune entreprise sociale française MakeSense qui, par son réseau de « gangsters » sociaux, résout les problèmes de milliers de jeunes entrepreneurs sociaux dans le monde au travers des « hold-up » avec comme slogan Find a challenge, Solve it, Celebrate !. Les entreprises n'ont plus seulement des clients/consommateurs, mais aussi des participants qui ne voient plus les produits comme des biens en pleine propriété, mais comme des biens à partager (économie du partage).

Ces tendances, bien perceptibles, peuvent devenir, si elles sont maîtrisées et canalisées, une chance pour l'ESS et donc pour l'économie tout court, qui a la « coopétition » et le partage dans son ADN, sources d'un « mieux vivre et travailler ensemble ». Jean-Claude Mizzi estime finalement que l'enjeu principal est bien de permettre aux entreprises sociales en Europe, dans les 10-20 prochaines années, de devenir les acteurs principaux de l'économie sociale de marché hautement compétitive (TFUE). C'est le temps qu'il a fallu pour qu'elles soient reconnues comme acteurs à part entière de l'économie ; grâce à l'accélération des technologies et les innovations sociales qu'elles génèrent c'est le temps qu'il faudra pour y arriver.
Bénédicte Bonnal (MP 1997) et André Chauvin (MS 1992)