Café-philo

avec

Jocelyn PIERRE (MP1997) * et Jean-Rémi GRATADOUR (MP2005) **

* responsable de la mission de valorisation du patrimoine culturel immatériel
au Secrétariat général du Ministère de la Culture et de la Communication
** chargé de mission à l'Institut de Recherches et Prospective Postales (IREPP), secrétaire général adjoint du Club-Sénat
Mardi 30 octobre 2007
" La langue au cœur du numérique, les enjeux culturels des technologies de la langue  "
 
Jocelyn Pierre est normalienne, agrégée d'économie et gestion, ingénieure de recherche au ministère depuis 1996, et a été responsable de l'axe de recherche sur les technologies de l'information au département des études, de la prospective et des statistiques. De 2003 à 2006, en détachement au Ministère des Affaires Etrangères, elle a été conseillère pour l'administration électronique et chef de projet à la présidence de la République du Sénégal. Sa mission actuelle s'inscrit dans la politique de valorisation du patrimoine immatériel de l'état. Elle s'occupe plus spécifiquement de dossiers tels que le dépôt des noms et des marques relevant du secteur public de la culture, le dépôt des brevets, la diffusion numérique des données publiques, etc.

En février 2007, Jocelyn Pierre a remis au ministre de la culture un rapport sur les technologies de la langue (1), qui dresse un panorama détaillé des outils et des dispositifs de soutien existants, aux plans national et inter-national. Il propose en outre un cadre de nature à mieux coordonner l'action publique. Les technologies de la langue sont une composante majeure de la société de l'information. Qu'elles soient disponibles sur le marché ou en cours de développement, ces technologies offrent des ressources inestimables pour tous ceux qui ont à produire, transformer, rechercher ou comprendre des « données ». Outils d'analyse et de connaissance de la langue, de reconnaissance et de synthèse vocales, moteurs de recherche sémantiques, logiciels de traduction, etc., sont appelés à modifier en profondeur nos modes d'agir professionnels et nos actes les plus quotidiens.

Jean-Rémi Gratadour (MP2005), titulaire d'un DEA de philosophie complété par une formation supérieure en économie, a été éditeur, producteur multimédia chez Hachette, et, depuis 1998, chargé de mission à l'Institut de Recherches et Prospective Postales (IREPP). Secrétaire général adjoint du Club-Sénat, il a participé à la rédaction de deux rapports : Le défi logistique du commerce électronique (2004) et Les nouveaux supports d'opinion (2007) (2).

    (1)   Rapport sur les technologies de la langue
(2)   Rapports du Club-Sénat.

Temps des Cerises, Paris 12

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Compte-rendu

Cette passionnante soirée nous a réunis autour de Jocelyn Pierre et de Jean-Rémi Gratadour sur le thème des technologies de la communication.

I/ Intervention de Jocelyn Pierre

Jocelyn Pierre est l’auteure d’un rapport intitulé La langue au cœur du numérique (Les enjeux culturels des technologies de la langue) rédigé à la demande du ministre de la culture et de la communication.

1) Le contexte économique

Jocelyn Pierre évoque le contexte dans lequel se situent les technologies de la langue, entre science et technique. L’outil informatique a pour finalité le traitement de la langue (pour parler mais aussi pour penser). Son omniprésence est évidente dans notre société, dite « de l’information ». Le ministère de la culture et de la communication est sollicité par de nombreux acteurs pour obtenir des soutiens financiers et symboliques.

Il s’agit d’abord des laboratoires de recherche dans le domaine de la linguistique, très informatisée, tant dans le secteur public que dans le secteur privé, orientés vers la recherche fondamentale. Les sociétés industrielles intéressées, pour l’essentiel des PME, sont très innovantes. La France, très dynamique jusqu’aux années 1990, l’est beaucoup moins actuellement. Des grandes sociétés, initialement très présentes, se sont désinvesties de ce secteur, pour s’orienter vers la recherche appliquée.

Cette désaffection trouve son origine dans la baisse drastique des financements nationaux et communautaires. Les causes politiques sont banales, liées au fonctionnement de la Communauté Européenne très centré sur les grandes entreprises. Les causes techniques trouvent leur fondement dans les modifications des technologies de la langue. A l’origine (dans les années 1980) étaient utilisées des méthodes sémantiques et l’internet (avec de très grosses bases de données de texte). Depuis les années 1990 est apparue une combinaison de méthodes statistique et linguistique. A cet égard, le chantier de la normalisation revêt une importance essentielle.

2) La recherche en informatique

La « brique » linguistique est intégrée dans trois types d’application :
a) l’outil de traduction (automatique) ou d’aide à la traduction,
b) l’outil vocal (l’interface humain / ordinateur utilisée dans de nombreuses technologies embarquées)
c) la gestion documentaire (incluant les moteurs de recherche).

Les enjeux culturels et politiques

Les langues et la culture sont deux notions distinctes. Le développement des « technologies du langage humain » tout comme la régulation des effets de ce développement passe par l’invention d’une nouvelle grammaire numérique, ce qui implique d’une part, un double recentrage de la politique culturelle autour de la place culturelle de la langue dans le traitement informatique des contenus et d’autre part, une politique (multi)linguistique par le biais de l’outillage informatique de la langue.

Depuis trente à quarante ans, l’informatique a profondément évolué, passant de simples fonctions de calcul à des tâches de plus en plus complexes où le langage humain tend à prendre une place de plus en plus centrale et essentielle. L’utilité du traitement informatique de la langue a été mis en avant, ainsi que tous ses corollaires, les enjeux industriels et militaires. Qui dit « société de l’information » dit plus de données, donc plus d’outils informatiques sophistiqués dans l’environnement linguistique (textes, images, vidéos, corpus oraux). Il est très important de mettre à la disposition, surtout celle des industriels, des données linguistiques en français. Ces techniques ne sont pas vendues au grand public mais intégrées dans d’autres applications.

L’application comme traducteur comprend :
- une partie spécifique à une langue : base de données, orthographe, syntaxe,
- une partie moteurs.
Se trouve posé le problème du transfert (e.g. en français l’accent sur les lettres).

Jocelyn Pierre se veut optimiste malgré une situation préoccupante. En France, Par comparaison avec les USA, où l’accès aux ressources linguistiques est gratuit et financé sur le budget fédéral. D’autres langues, telles celles de l’Inde (parmi les plus courantes), et même le catalan ou le néerlandais, font également l’objet d’un traitement attentionné.

3) Des précisions

Lors du débat qui a suivi la présentation, divers points ont été évoqués, notamment sur la disparition des langues. Jocelyn Pierre confirme son point de vue sur la nécessaire adaptation de la langue française aux nouvelles technologies de l’information et de la communication, sous peine de la voir devenir une langue morte. Elle estime que si les outils de correction ou de traduction sont encore peu performants ils n’en restent pas moins très utiles (cf. les traitements de texte).

Jocelyn Pierre ne pense pas que l’évolution du livre (support papier) vers le numérique (support informatique) et l’apparition de nouveaux modes d’expression (cf. WIKI) correspondent forcément à une dégradation des contenus linguistiques, en évoluant de l’avis des « experts » au point de vue du « grand nombre ». On assiste parallèlement à un nouveau rôle des « experts », le conservateur de musée par exemple, avec une évolution du contrôle a priori vers un contrôle a posteriori.

II/ Intervention de Jean-Rémi Gratadour

Jean-Rémi Gratadour a participé à la rédaction de deux rapports : Le défi logistique du commerce électronique et Les nouveaux supports d’opinion. Il nous livre ses réflexions sur les liens entre les technologies de l’information et de la communication depuis une dizaine d’années.

Le législateur doit avoir une vision d’ensemble intelligible de l’évolution dans les secteurs du livre, de la presse et de l’audiovisuel. L’objectif est de servir de dénominateur commun dans ces trois domaines :
- le livre : c’est la technologie la moins affectée par l’évolution technologique, surtout en amont. Le phénomène des livres en ligne reste marginal. L’industrie du livre n’a pas connu le phénomène de l’industrie du disque, où l’on a constaté une baisse de 40 % sur les dix dernières années. Il existe un décalage d’usage entre le livre traditionnel et le livre électronique mais une évolution prochaine doit être envisagée,
- la presse : la révolution est très entamée (et acceptée …). Le phénomène du numérique est lié au développement de la carte graphique. Il est moins marqué pour la presse régionale. Les informations locales connaissent une diffusion moins rapide.
-Le secteur audiovisuel (TV) : il se substitue sous la forme décentralisée et, en même temps, on assiste à un rachat par de grands groupes. Le paradoxe date des années 1980 avec les modes de décision (câble plus satellites).

1) La situation

Dans le secteur audiovisuel, le rapport à la demande est essentiel, sous forme de « grand-messe ». (e.g. « le 20 heures » qui est un rendez-vous quasiment incontournable !). Parallèlement, l’audiovisuel se développe sur Internet. On évolue vers une consommation à la demande dont la prise de connaissance peur être différée (grâce à l’usage du magnétoscope, par exemple). La TV peut être transmise par de nouvelles voies (e.g. le téléphone).

Les principales caractéristiques à retenir concernent l’importance du rôle du spectateur et le renouveau de l’information. Le blog caractérise une volonté d’expression libérée, à la différence du support papier. Le webline, le magazine en ligne permettent une liberté d’expression et l’émergence de « professionnels amateurs » et d’une possible « démocratie participative ». Un ensemble de lois a été composé dans ces trois domaines.

2) Des précisions

Le langage-texte en argot, par exemple en verlan, serait anecdotique par rapport aux enjeux industriels. L’outil de recherche ne serait pas un Moloch surpuissant. Il permet l’accès à un flux international gigantesque de données mais la référence de confiance à l’imprimé s’avère nécessaire, référence qui entraîne des réflexes cognItifs. Ainsi, il faudrait considérer Google comme de la préhistoire. Dans dix ans, l’évolution sera surprenante. Le moteur de recherche de Google n’est que la partie émergée de l’iceberg. Google serait une machine à générer de l’argent.

L’informatique peut être personnalisée et influencer la langue française, à travers l’outil de traduction automatique. On ne pense pas pareil selon la langue. En outre, la langue orale est décalée par rapport à la langue écrite. Ainsi, à travers le Khmer au Cambodge, le Français peut servir de langue pivot avec d’autres langues de la région.

En matière de reconnaissance de la parole, il paraît possible d’envisager d’arriver un jour à la perfection pour la transcription de la parole mais il ne paraît pas possible d’envisager une traduction automatique qui serait parfaite. La traduction est un métier. La Communauté Européenne compte 4 000 traducteurs. La traduction automatique n’apporte pas l’intelligence.
André Chauvin (MS 1992)