DINER-DEBAT

avec

Madame Michèle AGRAPART-DELMAS

Expert judiciaire près la cour d’appel de Paris, expert européen agréé AEXEA
Professeur à l’Institut des Hautes Etudes de la Sécurité Intérieure (IHESI)
Mercredi 7 novembre 2001
" Le profilage psycho-criminologique "
 
Michèle AGRAPART-DELMAS a étudié la psychologie clinique et la neuropsychologie à la Faculté de Lyon, et terminé ses études par une expérience dans un service de psychiatrie carcérale où les patients sont les plus difficiles et dangereux. Diplômée de l’Institut de Criminologie de Paris, son activité professionnelle l’a conduite à effectuer plus de 2000 expertises criminelles, et plusieurs dizaines de " profilages ", unissant son expérience de 20 ans de cabinet de psychologie clinique à celle de la connaissance de la personnalité criminelle. Au nombre de ses publications, quelques titres : "les pédophiles" (études sur 400 pédophiles expertisés), "le profilage", "les tueurs en série", "les jeunes des banlieues et la délinquance", "la victimologie", "distorsions de témoignages chez les victimes", "psychologie de la foule et maintien de l’ordre", "le parricide", "l’infanticide"….A sortir le 20 octobre 2001 : "De l'expertise criminelle au profilage".

Le profilage est un concept né aux USA pour faciliter l'identification des "serial killers", repris en France à l’initiative de Madame AGRAPART-DELMAS notamment, dans le cadre de l’expertise psychologique lors des enquêtes criminelles.

voir: http://psychocrime.neuf.fr/

Cercle Militaire, Paris 8

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Compte-rendu

Il y a depuis quelques années en France une hausse régulière de la criminalité avec une augmentation considérable de la petite délinquance et des infractions aux stupéfiants, un rajeunissement important de l’âge des contrevenants, une féminisation de la violence et une montée en puissance des comportements de plus en plus agressifs. Si en matière criminelle les chiffres concernant les homicides volontaires sont à peu près stables, on constate en revanche une explosion des viols, des incestes, des agressions avec arme, et surtout des abus commis par des pédophiles.

Au chapitre des définitions et terminologie

/span> A travers l’expertise criminelle, c’est à dire l’étude de la vie et de la personnalité d’un délinquant, de ses facultés d’intelligence, de discernement et de jugement, de ses pulsions et de la maîtrise qu’il en a ainsi que du lien qu’il entretient avec la victime, une série de conclusions peut être tirée sur ceux qui sont passés à l’acte, sur les récidivistes possibles, les situations à risque et les victimes potentielles.

Le "profilage" cela n’existe pas .En français ce terme concerne les tôles d'acier ou d'aluminium. Le "profiling" consiste à établir un portrait robot du profil psychologique de criminels multirécidivistes en vue de leur interpellation. Le concept a été introduit dans les années 50 aux Etats-Unis par le FBI, pour regrouper sur informatique les informations sur les tueurs multirécidivistes. Le psycho-criminologue travaille sur un dossier, fourni par le juge d'instruction, en liaison avec lui et les enquêteurs des brigades criminelles.

L'expertise (psychologique) criminelle se distingue du "profiling"; la première consiste à travailler sur la personnalité d'un inculpé identifié et détenu, le second s'intéresse à un individu inconnu et recherché. De nombreux "instituts de profilage" (non métallurgiques !) ont fleuri depuis quelques années en France, le plus souvent "bidons" et visant à escroquer leurs clients (a-t-on pensé à profiler les profileurs?).

La notion de "tueur en série" n'a pas de sens juridique, on parle de multirécidiviste. Les américains considèrent que la notion commence à trois meurtres à des dates et lieux différents. Ils ajoutent en outre une connotation sexuelle à ce type de crime (fréquente mais pas spécifique en général). Les Etats-Unis comptent près de 75% des tueurs multirécidivistes du monde, en l'on considère que plusieurs centaines sont en liberté dans ce pays. La Grande-Bretagne et l'Afrique du Sud (pays marqués par le protestantisme) en comptent encore 10 à 15%. La France en a très peu (2 ou 3 par an).

La religion et la culture influent sur le type de crimes. Le mobile sexuel est plus fréquent dans les cultures protestantes ou puritaines et coercitives.
La "victimologie" est née après 1945 et s'est développée en France dans les années 70. Elle s'intéresse au profil des victimes, à leur étude pour aider à identifier les criminels et à leur prise en charge psychologique. Aujourd'hui elle n'est plus limitée au civil mais s'étend au pénal. La criminologie comprend l'agressiologie (étude de l'agresseur) et la victimologie.

Aux Etats-Unis, 44 000 polices différentes, dont 17 000 aux pouvoirs judiciaires, sont en action, ce qui nécessite un énorme travail de coordination (dont le "profiling"). En France il n'y a que la Police Nationale et la Gendarmerie (qui ne sont toutefois pas toujours très coordonnées !) pour s'occuper des enquêtes criminelles.

Historique et types de crimes

Les criminels multirécidivistes ne sont pas un nouveau fléau de l'ère industrielle ou de la société moderne. Gille de Rais (1404-1440), compagnon de Jeanne d'Arc et maréchal de France a fait enlever, violé et tué plus de 400 enfants sans être inquiété, avant de profaner une église (ce qui le fit condamner à mort). Mot d'un panglossien: "Il a fait empaler des centaines d'enfants… et était très pieu !!".

Les fameux multirécidivistes du XXe siècle en France sont notamment Landru, le Dr Petiot (on notera que les périodes de guerre suscitent des vocations…), et plus récemment Guy George, Rezala, Francis Heaulme et quelques autres. Toutefois leurs "tableaux de chasse" (11 victimes dont 10 femmes et un enfant - confié en garde par la première femme victime !- pour Landru, 20 victimes reconnues - et 60 revendiquées - pour Petiot, moins de 10 pour les autres) restent très en deçà des exploits de leurs homologues anglo-saxons; un psychiatre anglais aurait tué 154 personnes (ce qui fait beaucoup, même pour un psy ! selon notre invitée).

Il y a une similarité entre tueurs multirécidivistes et terroristes: la froideur, l'absence de sentiments et de sensibilité, la "chosification" des victimes le plus souvent anonymes, et un certain "idéalisme fanatique", soit pour le crime en tant que tel, soit pour une cause. Au contraire, pour les crimes plus "classiques", dans la très grande majorité des cas l'agresseur connaît (bien) sa victime, et a un mobile précis: économique, sexuel, jalousie, vengeance… A ce propos, aux 1500 meurtres annuellement recensés en France, il faut sans doute en ajouter autant au chapitre des "crimes parfaits", déguisés en accidents, et qui se produisent presque toujours en famille !! Entre l'erreur de dosage du somnifère ou du calmant de la grand-mère qui fait attendre un peu trop son héritage, la chute dans l'escalier ou de l'arbre du jardin de la belle-mère, voire la noyade dans la piscine du bébé, la famille reste le lieu de tous les dangers.

En outre, seuls 1/4 des crimes identifiés sont élucidés, et ceci de façon très hétérogène selon les régions et l'ardeur du juge d'instruction local. Certains préfèrent compter les buts des matchs de foot que les coups de couteaux ou de fusil dans le corps des victimes…

L'Afrique du Sud a 10 fois plus de meurtres par habitant et par an que la France, et les Etats-Unis sont aussi bien placés dans le palmarès. 50% des crimes semblent être réalisés par imitation, surtout chez les jeunes, ce qui n'a rien de surprenant quand on sait qu'un jeune de 18 ans a vu en moyenne 180 000 crimes dans sa courte vie de téléspectateur. Les principaux déclencheurs de crimes (et non pas les mobiles évoqués plus haut) sont l'alcool, la drogue, les antidépresseurs. Dans l’histoire de la vie d’un tueur on trouve souvent un père absent ou insignifiant qui ne met pas en place l’interdit moral ou une mère intermittente culpabilisée de devoir s’absenter pour son travail.

Outre les traditionnels tueurs (mafias - notamment celles des pays de l'est supplantent de plus en plus les siciliennes -, psychopathes, tueurs à gages…), on note une augmentation des multirécidivistes jeunes, ou très jeunes. Ainsi ce gamin de 8 ans et demi qui avait déjà plusieurs dizaines d'abus sexuels et un inceste (avec sa sœur de 5 ans) lorsqu'il fut présenté à notre invitée, en suçant son pouce !…
Bernard Jacob (MP 1979) &  Emmanuelle Lavergne (MP 1995)