DINER-DEBAT

avec

Monsieur Maurice BERNARD

Directeur du Laboratoire de Recherche des Musées Nationaux
Décembre 1993
" La Science au service de l'Art  "
 
Né le 18 janvier 1928, ancien élève de l'École Polytechnique, Ingénieur Général des Télécommunications, il a été enseignant-chercheur et docteur en physique (1958, travaux sur les phénomènes de recombinaison et de génération dans les jonctions de germanium p‑n3). Il a a commencé sa carrière en 1953 au Centre national d'études des télécommunications (CNET) où il créé un laboratoire pour étudier les propriétés physiques et électroniques des semi-conducteurs. De 1969 à 1975 il est chargé des laboratoires du CNET à Bagneux, puis de 1975 à 1978 il est chargé de la sous-direction recherche et développement à la direction des affaires industrielles et internationales de la Direction générale des télécommunications. Maurice Bernard contribue à l'élaboration et au lancement du plan circuits intégrés de 1977 et assiste Jean Pierre Souviron, directeur des Affaires industrielles au Ministère de l'industrie. Il est ensuite l'un des pionniers pour lancer la première utilisation européenne de la fibre optique pour les télécommunications (1980).

Il dirige ensuite le CNET de 1978 à 1981, dont il fera, avec l'appui de Gérard Théry, directeur général des télécommunications, et de Jean Syrota, directeur des affaires industrielles et internationales, l'un des plus grands centres de recherche au monde dans son domaine. Il devient ensuite directeur de l'Enseignement et de la Recherche de l'École polytechnique de 1983 à 1990, puis directeur du Laboratoire de recherche des musées de France (LRMF) de 1990 à 1994, à la demande de Jack Lang. C'est à ce titre qu'il est invité à ce dîner-débat.

Maison des Polytechniciens, Paris 7

photo n°1 - dd_bernard (pour agrandir une photo cliquer dessus)
Compte-rendu

Le laboratoire de recherche des musées de France est né en 1951, mais 70 ans plus tôt, Pasteur, avait pressenti que la science viendrait un jour porter son concours à l'art. Ainsi les rayons X, découverts en 1825, ont été utilisés dès 1910 pour "radiographier" des tableaux (on décelait ainsi des repentis ou des ajouts, plus récents et plus sombres). Né en 1951, disions-nous, mais seulement comme laboratoire du Louvre, avant d'embrasser "l'ensemble des Musées de France" vers 1970, ce laboratoire a commencé avec peu de moyens et peu de personnel, aussi "artiste" et artisan que les auteurs des oeuvres d'art eux-mêmes. Depuis il s'est étoffé : 60 personnes y travaillent, ne relevant pas forcément du budget de la Culture, mais rattachés, tel chercheur au CNRS, tel autre aux Télécoms, etc… Ses missions ont été définies, elles aussi, pour dépasser le stade de l'amateurisme. Il s'agit :
  • d'assister les Conservateurs, pour évaluer une oeuvre, par exemple avant une dation, ou pour préparer un travail de restauration (que le laboratoire ne fait pas),
  • de tester, et mettre au point des techniques d'analyse (comme AGLAE, l'Accélérateur du Grand Louvre d'Analyse Expérimentale, ou accélérateur de particules),
  • d'analyser de manière approfondie des oeuvres, comme cela fut entrepris pour Les Noces de Cana, ou actuellement avec des vestiges de la vallée de l'Indus, ou encore (exemple donné au cours du dîner avec photos à l'appui) pour différencier les deux versions du Tricheur, l'un à l'As de Trèfle et l'autre à l'As de Carreau, l'un à Forth Worth aux USA, l'autre se trouvant au Louvre. On a pu ainsi les dater.
On voit aussi, sur le tableau du même Georges de la Tour (Saint Sébastien), comment le peintre a "appris" à peindre une torche (!): celle de la version du Louvre a été reprise, rétrécie, par retouches alors que celle de la version qui est à Berlin, plus récente, a été faite d'un seul coup, à moins que ce ne soit un imitateur, peut-être le fils de Georges, qui l'ait faite !

Mais le labo permet plus que "voir"; il permet de prouver ce qu'on voit. Exemple à l'appui : l'ancien conservateur des Antiquités Egyptiennes repéra une tête, chez un antiquaire, qui lui parut pouvoir s'adapter sur un corps (sans tête) d'oushebti (ou shaouabti, statuette qu'on plaçait dans les tombes)… et le corps retrouve sa tête (le labo prouva, minéralogie à l'appui, qu'il y avait bien continuité!.

Vous voulez une autre preuve ?

Transportons-nous sur les bords de l'Indus, entre le Pakistan et l'Inde, dans le monde de Harappa, vers 4000 avant Jésus-Christ. On a prouvé que tel bout de poterie avait reçu une glaçure, à base de silice, histoire de faire plus beau ou plus étanche pour recevoir, en son bol, quelque onguent ou quelque breuvage (ça, on ne l'a pas prouvé). Le verre fondu fut découvert vers - 4000. C'est AGLAE qui a fait la démonstration (analyse microscopique et spectrographique des atomes de fer, de silice, etc…).

Le dîner s'avançait quand une idée jaillit - par association d'idées, évidemment -, au sujet de la restauration des Noces de Cana, le fameux Véronèse, que le labo a analysé, cm² par cm² (il y a 67 m², donc combien de cm² ?). On trouva un débordement de peinture des manches marrons d'un personnage que l'analyse montre "repeintes": en dessous c'était vert. Fallait-il réhabiliter le vert original ? Des tonnes d'encre coulèrent (en débats, conférences, expertises) et finalement on enleva le marron.

Le gros problème de la peinture, c'est évidemment la couleur, non seulement lors de la composition, mais aussi, ultérieurement, dans le temps. Les pigments, leur composition, ont beaucoup évolué et tous, malheureusement, n'ont pas la même stabilité dans le temps. Certains Géricault sont promis à une dégradation irréversible, à moins que d'habiles restaurateurs ne les sauvent. Et l'avenir ? Le labo envisage de numériser des quantités de données, par exemple toute une bibliothèque de tableaux, de tel peintre, avec analyse à l'appui, images infra-rouge, images ultra-violet, etc… Reste à trouver le mécène, ou le budget, et … le public.
Pierre-Yves Landouer (MP 1984)