DINER-DEBAT

avec

Monsieur Laurent BIBARD

Professeur au groupe ESSEC
Jeudi 7 février 2002
" Humanisme et management : discours et réalité "
 
La question de l’homme dans l’univers professionnel rencontre un écho croissant chez les responsables des organisations qu’elles soient publiques et privées. En témoigne le développement des thématiques liées aux « ressources et sciences humaines » dans le milieu du conseil et dans les « business schools ». Un questionnaire sur ce thème adressé récemment à quelque 300 dirigeants et cadres a bénéficié d’un taux de réponse élevé (10%). Celles-ci témoignent d’un intérêt égal pour une réflexion sur un concept d’humanisme actualisé et le besoin d’un éclairage sur les bonnes pratiques possibles dans l’environnement professionnel. Cependant quelle réalité trouve-t-on au-delà du discours en particulier dans le contexte actuel de la mondialisation ?

Monsieur Laurent Bibard est Professeur à l’ESSEC, docteur en économie et en philosophie politique. Il s’intéresse particulièrement aux aspects politiques impliqués par les questions d’éthique rencontrées au sein des organisations.

Cercle Militaire, Paris 8

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Compte-rendu

Structures professionnelles et humanisme… Impressions humaines d’un soir de fatigue

Les choses commencèrent très mal : pour écouter Laurent Bibard, professeur à l’ESSEC, j’étais arrivé plein d’une tension entre ce que je devrais m’efforcer de faire au mieux demain tout en étant encore dans la rancœur d’une décision professionnelle d’hier qui m’était défavorable… Bref je n’étais pas dans l’instant présent et donc bien peu disposé à recevoir un message sur lequel je m’étais fait une idée préconçue en ayant consciencieusement rassemblé quelques articles de la presse économique sur les fonds éthiques et autres gadgets de management.

Car Laurent Bibard nous a tout de suite conduits vers une destination à laquelle je n’étais plus prêt : quinze ans dans des structures professionnelles ont liquéfié ma capacité intellectuelle à recevoir un discours qui, un jour, peut-être par un triste après-midi gris sur Nanterre, put me faire réfléchir sur "l’Ecole de Francfort" et ses interrogations humanistes. La mode est en effet venue, avec ses efforts ravageurs  : les projets d’entreprise ayant vécu, les notions d’humanisme et d’éthique sont devenus des mots galvaudés et nous en avons perdu le sens comme nous avons désappris la saveur des choses en ne mangeant que du "plat congelé-préparé". Retrouver la fraîcheur positive associée à l’image même du mot humanisme implique malheureusement de faire transpirer ses neurones et sortir de notre décodage "pré-mâché".

Avec la rigueur d’un chercheur universitaire, Laurent Bibard ne veut pas nous éviter le retour à la recherche de l’origine de ce concept, à savoir  la confluence chrétienne d’une vision du monde issue du paganisme grec et d’une tout autre vision venue du judaïsme. Prééminence de la nature et pluralité des ces lois pour le paganisme grec et soumission à la loi divine pour l’autre : douceur et tempérance des comportements d’un coté, force de l’exigence idéalisée de l’autre pour un Dieu dont aucun discours logique ne viendra jamais scientifiquement démontrer l’existence. Loin de la facilité de propos qui caractérise les envolées lyriques sur l’humanisme et le management, nous ne pouvons éviter un retour structuré – et structurant pour l’esprit – vers les origines philosophiques et religieuses de cette question si nous voulons en comprendre la réelle portée. Penser le sens de la soumission à la loi divine, réintroduire la notion de doute dans nos certitudes scientifiques positivistes et savoir comprendre la notion d’"ubris" font malheureusement partie de l’exercice intellectuel humaniste à défaut de venir hanter notre quotidien professionnel.

Il semblera inutile d’aller plus loin et revenons à des choses simples : de nos lointaines études, il nous reste que l’humanisme aspire à libérer l’homme tant des forces de la nature que de sa soumission à la loi divine, libération qui devient possible dès lors que le christianisme, qui a affirmé plus encore que l’ancien testament dont il vient, que l’homme est créé à l’image de Dieu, est laïcisé. Vous ne suivez plus… Peut-être que moi non plus, mais je sens que nous sommes dans le vrai.

Que retenir pour éviter les mauvais rêves ?

Notre modernité professionnelle nous écartèle entre deux pôles  : une soumission aux réalités, aux structures existantes – qui ne sont pas idéales - et une aspiration à la perfection qui crée un défi permanent. L’instant présent que je vis en tant qu’être humain, en tant qu’être professionnel n’est que la gestion de cette tension entre ces deux aspirations permanentes qui sont issues des deux visions philosophiques précédentes, visions qui indépendamment de ma volonté, religieuse, athée ou laïque m’ont façonné.. Au-delà, nous ne pouvons trouver aucune recette pour un humanisme professionnel, car cette recette n’existe pas : elle consiste surtout à être dans le présent, dans l’instant même. Bref à ne pas être un manager autocrate au nom des lois du passé ou déjanté par une vision idéalisée d’une réalité future qui n’y correspond justement pas. Il émerge des choses finalement toute simples, déjà dites mais qu’il peut se révéler intéressant de rappeler : l’écoute, qui impose de renégocier les présupposés, la relation permanente entre la base et la direction (impensable pour notre culture fabriquant de manière permanente des élites…). Le drame des structures professionnelles ne serait-elle pas simplement de ne plus savoir écouter l’instant présent ? Ceci dit, je suis fatigué et les débats nous invitent au repos, repos dont Laurent Bibard nous rappelle qu’il fait partie de la vie professionnelle. En rentrant, j’ai jeté tous les articles sur le management éthique dont m’abreuve la revue de presse interne. La nuit, j’ai fait un cauchemar : je travaillais dans une structure professionnelle autiste.
Xavier Delvart (MP 1993)