DINER-DEBAT

avec

Monsieur Bernard CHEVASSUS-AU-LOUIS

Directeur de recherche à l’Institut National de la Recherche Agronomique
Président du Conseil d’Administration de l’Agence Française de SécuritéSanitaire des Aliments (AFSSA)
Jeudi 8 février 2001
" Le paradoxe du risque alimentaire:retour de l’irrationnel ou conflits de rationalités  "
 
L’analyse du risque alimentaire se heurte aujourd’hui à un paradoxe quelque peu déroutant : le risque alimentaire est objectivement de plus en plus faible alors que les inquiétudes du public vis-à-vis de leur alimentation semblent de plus en plus fortes. Illusion dans la perception ? conflit entre experts et profanes sur l’ "acceptabilité" du risque ? Le risque est-il le seul problème ?

Autant de questions que Bernard Chevassus-au-Louis, président du conseil d’administration de l’AFSSA depuis sa création en 1999, vice-président de la Commission du Génie Biomoléculaire et ancien directeur général de l’INRA, viendra débattre avec nous, tout en nous illustrant l’importance de nouveaux concepts tels que le principe de précaution, l’évaluation et la gestion du risque.

Cercle Militaire, Paris 8

photo n°1 - dd_chevassus (pour agrandir une photo cliquer dessus)
Compte-rendu

L’AFSSA – Agence française de Sécurité Sanitaire Alimentaire – est chargée d’apprécier le risque alimentaire en France : inviter son Président à un dîner semblerait, a posteriori, presque relever de l’impertinence ! Pourtant quelques temps - ne pas dire jours - après ce premier dîner débat du club Pangloss de l’année 2001, l’AFSSA émettait un avis provoquant des prises de position politiques venant souligner la difficulté de l’exercice dans lequel nous étions aventurés (cf. infra).

Comprendre le "risque alimentaire" ?

Le problème pourrait se poser de manière suivante : nous avons atteint une capacité à mettre en œuvre les moyens d’apprécier le "risque alimentaire" - et celui-ci peut-être d’une certaine manière considéré comme bas dans l’absolu – mais parallèlement l’expression "risque alimentaire" nourrit, sans jeu de mot, une psychose qui ne relève pas uniquement de nos angoisses vis à vis d’un nouveau millénaire prometteur sur le plan de l’expérimentation et des mutations en tous genres -… Analyser le risque alimentaire, que cela signifie-t-il ? D’abord le "plus simple" : évaluer les effets de nouvel additif ou produit mis sur le marché à des fins alimentaires. Ensuite, les choses deviennent un peu plus médiatiques dans leurs conséquences : émettre un avis à partir de cette évaluation. Le plus difficile dans un troisième temps : communiquer sur le risque ce qui revient à "expliquer pourquoi cela fonctionne ou ne fonctionne pas" : nous appelons à la rationalité de l’esprit et à l’art plus difficile  de faire comprendre la "vérité" et les limites de nos connaissances. L’exercice devient redoutable…

Commençons par les chiffres : à l’instant t, sur l’ensemble des décès intervenant en France chaque année, moins de 1% est probablement lié au "risque alimentaire" stricto sensu. L’espérance de vie augmente…et continue même d’augmenter après 40 ans. Comme le dit le président de l’AFSSA, "le risque alimentaire va de mieux en mieux "…sauf que nous nous n’avons ni réelles séries statistiques avant 1970, ni nomenclature stabilisée des causes de décès ce qui rend difficile les comparaisons. Au-delà des chiffres et de cette limite -, tout débat sur le risque alimentaire doit intégrer une donnée "sociologique et comportementale" : l’abondance – alimentaire notamment – est par nature " facteur de risque ". Comme le rappelle le président de l’AFSSA, "l’eau dans le désert n’est pas un facteur de risque".

L’aliment est devenu un risque parce qu’il est devenu abondant, c’est-à-dire en fait depuis très récemment. Enfin la proximité d’un risque "zéro" élève le seuil des revendications et s’accompagne d’une extraordinaire accélération des temps d’identification et de "revendication" : dans le cas de la listériose, trente ou cinquante cas constituaient un début d’un "syndrome" il y a 10 ou 20 ans, aujourd’hui ce seuil numérique est nettement abaissé. Ce constat méthodologique est relayée par le phénomène "tam tam" des médias actuels et leur capacité à développer un phénomène par répétition continue de "l’information" factuelle de base [NDLR - Merci d’écouter "France Infos" par exemple !]. Cet effet amplificateur se démultiplie enfin lui-même par l’incertitude et l’absence de faits avérés.

Chassez le naturel…il revient au galop !

Alors le risque alimentaire n’existe plus ? Non, alors que nous avons déjà amorcé le dîner, ce risque se fait mieux comprendre. Il se peut se cacher : derrière des maladies bénignes –derrière le chiffre des 3 millions de diarrhées annuelles – combien de causes alimentaires ? Le risque alimentaire a cessé de pouvoir être appréhendé par nos repères habituels : le poisson non frais cesse d’être reconnaissable lorsqu’il a pris une forme carrée ! Nos nouvelles formes alimentaires ne permettent plus à l’individu de décider lui-même de la prise de risque mais lui laisse le sentiment d’être exposé à un risque que lui font courir d’autres décideurs : nous pouvons très bien "psychologiquement" accepter un intoxication provoquée par une conserve familiale - parce qu’on avait eu l’idée absolument géniale de passer ses vacances à la campagne et qu’il n’y avait rien d’autre à faire ! - , mais beaucoup moins d’ouvrir une conserve ou un surgelé qui nous envoie aux urgences vers 23h35.

Nous n’avons pas encore atteint le dessert mais nous commençons à comprendre que si le risque alimentaire relève d’abord d’une approche scientifique - comme la mesure sérieuse de tout risque - ; il touche à un sujet fortement culturel et politique. L’alimentaire se pose d’abord en affaire de goût : "on aime ou on n’aime pas" et l’aversion devient un élément psychologique fort dans toute attitude vis à vis de ce risque. Le président de l’AFSSA, nous le rappelle, un produit alimentaire peut être sain pour l’AFSSA, mais pas "saint" par rapport à notre environnement culturel – et être donc perçu comme impur. Enfin et surtout, un produit alimentaire peut ne pas renvoyer au sein nourricier dont nos phantasmes alimentaires sont issus et qui nous feront percevoir tel ou tel nouvel aliment comme " non rassurant ". Bref les scientifiques pourraient bien demeurer quot;incompris" sur un sujet qui touche rapidement des domaines relevant d’une perception différente celle relevant de la rationalité stricte. Ayant atteint les rives du désarroi de l’enfance, resterait le réflexe d’Autorité  avec cette question "vous en mangez ?" que nous pourrions poser au scientifique…et tomber dans un piège que Monsieur Chevassus souhaite évacuer rapidement , à savoir la tentation du risque partagé par l’Autorité et donc du risque "sûr".

Quelques questions plus indigestes firent leur apparition… De la réponse à la question sur l’efficacité comparée entre certains tests administrés à la population des bovidés, j’ai omis l’essentiel. Les OGM ne permettent pas au "scientifique" de donner une réponse globale et univoque dans la mesure où ce sujet est symptomatique de la recherche de la notion de pureté dans l’alimentaire avec les contraintes sociologiques, culturelles, humaines d’une telle notion. L’alimentation "bio" ? : pas un label de "sécurité alimentaire" en elle-même mais simplement un engagement sur les moyens, pas sur le résultat et le fait que "le chou biologique produit sur votre balcon du boulevard Saint Germain pourrait peut-être poser plus de problème que le chou non biologique venu d’Auvergne".

Un peu de cuisine internationale

Bref que faire ? En fait que font les autres ? Le monde européen de la sécurité alimentaire est en train de se constituer sous des formes plus ou moins différentes de celles retenues en France avec la création de l’AFSSA. Ces entités "jeunes" doivent d’abord se structurer au plan national, elles viennent cependant de se réunir récemment à Paris même si la perspective d’une approche européenne du sujet laisse le président de l’AFSSA très dubitatif en raison des problèmes quot;d’identité" que soulèvent la question alimentaire. Le risque inhérent à une agence européenne serait de susciter une expertise loin du citoyen et in fine risquant d’être perçue comme illégitime. Si nous avons compris que la seule AFSSA n’est pas et ne pas être la gardienne de la "mal-bouffe", son Président souligne que la situation comparée entre USA et France ne fait pas ressortir un risque alimentaire au sens strict plus défavorable pour l’un ou l’autre des deux pays [NDLR – devinez celui auquel les convives devaient penser ! ]. La seule interrogation au système américain serait sa capacité à faire respecter les contrôles dans un pays dont le système de sécurité alimentaire repose sur la FDA - Food & Drugs Administration - et le FBI …Dans un monde global – et oui c’est inévitable – le problème de la sécurité alimentaire consiste plus à trouver des protocoles pour régler les désaccords que dans l’organisation de structures nécessairement similaires…

Dans le paysage administratif, l’AFSSA se porte bien et ne vit pas de traumatisme budgétaire avec 700 personnes et un budget de 400 millions de francs. L’AFSSA depuis peu peut être saisie par certains associations de consommateurs - et non plus uniquement de ministères -  : ceci est certes une garantie de proximité du citoyen mais aussi une perspective de dérive potentielle. L’organisation française de la sécurité alimentaire- associant l’agriculture, la fraude et la santé - génère environ 150 000 contrôles par an si on associe l’ensemble des entités participant à ces activités (prévention par l’agriculture, répression par les fraudes et… soins par la santé). Un enjeu pour l’AFSSA : savoir développer de bonnes relations avec le monde des entreprises privées, qui disposent d’une réel savoir-faire mais dont le "partage" avec l’AFSSA cherche encore ses formes tout en devant respecter l’indépendance inhérente à la crédibilité de la mission l’AFSSA. Sur ce sujet le président lance un appel à propositions et nous rappelle qu’être "indépendant" c’est savoir aussi émettre un avis consistant à dire que "tel ou tel nouveau produit ne pose pas de problème…".

Le plus difficile pour la fin ou la faim

Pour clore le débat, et en mélangeant un peu la séquence de nos réflexions durant notre dîner, impossible de passer sous silence le fait que nous avons bien entendu évoqué la relation entre l’expert – en l’espèce l’AFSSA - et le politique même si nous étions un peu en avance sur les évènements (cf infra).

Le Président de l’AFSSA rappelle la nécessité de ne pas confondre les métiers et la prise de responsabilité relève de chacun : c’est ainsi que les "politiques" ont parfaitement pu décider de l’interdiction des farines animales avant que les experts n’aient rendu leur avis.

Sur ce sujet - celui de la relation entre l’expert, le politique et le juge - je retiendrai la présentation faire par le Président de l’AFSSA et qu’il emprunte à Machiavel qui aurait décrit cette question sous forme d’un système associant le sage (l’expert qui détient le savoir), le juge - qui dit le bien – le chroniqueur (journaliste) qui dit ce qui est "grand", le Prince (le politique) et le peuple, système dans lequel certains des acteurs cherchent à être au centre mais ont aussi la tentation naturelle de jouer le rôle du pire pour se couvrir et parler "principe de précaution", solution consistant à "dire ou faire dire ce que l’expert ne sait pas" et dans lequel le juge risque parfois de devenir un arbitre de conflits entre experts.

Bref tout ceci aussi pour vous dire que quelques jours après l’histoire du " mouton fou " venait illustrer tout ce que nous n’avions peut-être bien digéré au cours de ce dîner-débat. Rassurez-vous, nous n’avions pas de mouton au menu et en tout état de cause, quel que soit l’avis de l’expert ou du politique sur la question du " mouton fou ", je n’en mange jamais car je n’aime pas la viande de mouton ! En matière alimentaire, comme l’a rappelé le Président de l’AFSSA, les scientifiques doivent gérer un lien difficile, pas nécessairement rationnel entre "aversion" et "risque"…
Xavier Delvart (MP 1993)
Sécurité Alimentaire : un exemple de débat entre l’expert et le politique
Jacques Chirac a dénoncé l'avis de l'Agence française de sécurité sanitaire des aliments (Afssa) concernant la consommation de certains tissus du mouton, dimanche 18 février au Salon de l'agriculture. Alors que le gouvernement doit prochainement tirer les conséquences de cet avis rendu jeudi 15 février, le chef de l'Etat l'a jugé " irresponsable ". " Il n'y a aucun élément de preuve nouvelle de quoi que ce soit ", a ajouté M. Chirac. Dans un entretien au Monde Bernard Kouchner, le nouveau ministre délégué à la santé, s'étonne de la " violence des propos du chef de l'Etat " et il juge qu'il ne " faut pas confondre santé publique et campagne électorale ".