DINER-DEBAT

avec

Monsieur Alain DELEU

Président de la CFTC
10 février 1998
" Le travail mode d'emploi "
 
Alain Deleu est né le 22 juin 1946, dans le Nord. Marié et père de cinq enfants, il enseigne les sciences naturelles dans un établissement privé de Roubaix, à partir de 1967, puis à la Martinique en 1970-1972.

Il adhère en 1968 à la Confédération française des travailleurs chrétiens (CFTC). D'abord président du Syndicat national des enseignants chrétiens (SNEC-CFTC), il devient secrétaire général adjoint (1981-1990), secrétaire général (1990-1993), puis président (1993) du syndicat. Il prend part au mouvement de l'École libre de 1984. À la tête de la centrale, il s'attèle à sa « modernisation ». En novembre 1995, pour s'opposer aux velléités de flexibilisation du Code du travail par le gouvernement, il lance la formule « Nous sommes tous des Coréens du Sud ». Il est nommé en 1994 au Conseil économique et social (CES).

Hotel Hilton, Paris 7

photo n1 - dd_deleu (pour agrandir une photo cliquer dessus)
Compte-rendu

Parmi les autres leaders syndicaux, Alain Deleu fait entendre sa différence, militant pour la négociation, la participation et la médiation dans les conflits, ainsi que pour la liberté scolaire et la politique familiale. Il vient de publier chez Fayard un essai intitulé Travail, reprends ta place !.

Son intervention nous a semblé utile d’une part pour approfondir un thème sous les feux de l’actualité, d’autre part pour apporter des démentis aux participants à la nouvelle mission FNEP, dont le thème sera cette année : « Travail : mode d’emploi ».

M. Deleu s’est efforcé de répondre à nos nombreuses questions, entre la poire et le fromage de l’excellent repas servi à l’Hilton Suffren.

En guise d’introduction, M. Deleu a abordé la question du chômage et de la précarité. Aujourd’hui cinq millions de personnes se trouvent dans une situation précaire. Ceci est particulièrement néfaste pour les jeunes, dont un quart ne trouve pas d’emploi et se sent exclu de la société, et pour les familles, que le chômage contribue à déstructurer. Bien qu’il soit aisé de s’accommoder de cette situation, nous devons agir de façon à « donner à l’homme sa place dans l’entreprise pour que chacun puisse s’épanouir ». Il faut lutter contre l’évolution vers un « salarié jetable ». La formule, volontairement provocante et excessive, appelle notre attention sur la facilité et le danger à gérer les variations d’activité par des licenciements ou autres décisions à fort coût humain.

Interrogé sur les spécificités de la CFTC, M Deleu en a rappelé ses origines. Cette dernière a été créée en 1919 et se réfère aux valeurs sociales chrétiennes. Toutefois, la CFTC accueille aujourd’hui des syndiqués de toutes confessions. L’approche socio-chrétienne est, selon les mots mêmes de M Deleu, un très bon « outil » pour l’analyse et l’action syndicales. Ce fut d’ailleurs un prêtre qui promut le RMI. Selon l’approche socio-chrétienne, l’homme, en tant que client ou salarié, est la finalité de l’entreprise. La notion de profit est certes pertinente, mais seulement en tant qu’indicateur de la bonne santé de l’entreprise.

Comme il a été rappelé dans l’assistance, la mondialisation et la concurrence croissante contraignent néanmoins à poursuivre des objectifs de productivité et rentabilité, pas toujours conciliables avec des fins humanistes. Selon M Deleu, nous vivons effectivement une période de transition. Certes, comme le soulignent les libéraux, nous reviendrons sans doute à un nouvel équilibre. Mais combien de victimes auront fait ces mutations ? Les pouvoirs publics se trouvent de plus en plus souvent contraints de gérer des situations d’urgence, alors même qu’ils n’ont pas la souplesse et la rapidité nécessaires pour cela.

Pour la CFTC, la politique ne doit pas abandonner la vision de long terme. Ainsi d’ici 20 à 30 ans, nous connaîtrons probablement une pénurie de main-d’œuvre liée à l’essoufflement de la natalité. Pour cette raison, mais aussi parce que la jeunesse est le moteur de la société, la politique de la famille doit être relancée. Elle doit être globale et intégrer deux aspects, comme par exemple l’urbanisme et le logement. Elle doit faire l’objet d’une communication important, de façon à ce que les familles perçoivent la reconnaissance de la société à leur égard. Pour cela, il faut lui attribuer des moyens. L’argent des caisses familiales a longtemps alimenté les autres caisses d’assurance sociale. Il manque aujourd’hui.

Interrogé sur les emplois jeunes, M Deleu a souligné la nécessité de dessiner un projet pour les jeunes à travers de tels emplois, de façon à ce que ces derniers puissent obtenir une situation stable. Naturellement, cela pose toutes sortes de difficultés. Comment concilier emplois jeunes et concours dans les administrations ? Comment ne pas inquiéter les employés déjà en place ? Néanmoins, les syndicats doivent aussi se battre pour que ces emplois offrent une véritable issue aux jeunes.

Quant aux 35 heures, M. Deleu a jugé qu’il s’agissait là d’une évolution nécessaire, intéressante également pour les employeurs ; elle permettrait des gains de productivité, éventuellement grâce à la modulation des horaires. L’administration devrait également mettre en place les 35 heures. Mais M. Deleu a aussi fait part de ses vives inquiétudes pour les bas salaires. Le passage aux 35 heures pourrait entraîner une baisse de 10% des revenus des salariés au SMIC. Peut-on interdire à quelqu’un de travailler plus pour gagner sa vie ? Le passage aux 35 heures ne sera une avancée que s’il s’accompagne d’une aide de l’Etat, si le salarié est d’accord et s’il se fait dans la concertation sociale. La loi Robien avait ainsi permis de créer 15 000 emplois. Sinon, les relations sociales risquent de se dégrader.

Les membres de la nouvelle mission FNEP ont pu poser une dernière question à M. Deleu sur la nature des relations sociales dans les autres pays européens et les leçons à en tirer. En Allemagne, il existe une culture du consensus social. En Belgique, le syndicat est très intégré dans le fonctionnement de l’entreprise. En Grande-Bretagne, le chômage est certes faible, mais les femmes ne travaillent habituellement pas et la comptabilisation du chômage est différente de la France. Le choix des pays sera difficile pour la prochaine mission.

Le repas a été conclu par Sylvie Lainé, qui a remercié M. Deleu au nom du club Pangloss pour cet échange passionnant.
Valérie Guigue (MP 1998)