DINER-DEBAT

avec

Monsieur Pierre-Olivier DREGE (MP1974)

Directeur Général de l’Office National des Forêts (ONF)
Mercredi 9 novembre 2005
" L’Office National des Forêts : au cœur des enjeux de société"  "
 
La France possède le 3ème massif forestier européen lequel couvre 1/3 de son territoire national métropolitain. L’Office National des Forêts gère 25% de cet ensemble dont les prestigieuses forêts domaniales auxquelles s’ajoute la Guyane. Au moment où tous les grands Groupes créent leur cellule de développement durable, les 10 000 agents et ouvriers forestiers qui composent l’ONF font de la gestion durable de ces 4,7 millions d’hectares leur engagement quotidien.

Durement affecté par les tempêtes de 1999, l’ONF vient de traverser des années difficiles qui ont nécessité un plan de redressement. L’ancienne administration des Eaux et Forêts est aujourd’hui gérée comme une entreprise (management par objectifs, rémunération des cadres supérieurs fonctionnaires aux résultats…) et redevient bénéficiaire en 2005.

Et, simultanément l’ONF se veut un acteur des grands enjeux de notre société :
- concilier l’efficacité économique, la responsabilité environnementale et l’accueil du public,
- contribuer à la réduction des émissions de gaz à effet de serre par la séquestration du carbone,
- faire du bois le matériau renouvelable du XXIème siècle et aussi une nouvelle énergie, moderne et facile à utiliser,
- prendre en compte le changement climatique,
- réconcilier performance et service public.

La sylve originelle sort de l’ombre séculaire des forêts de Colbert pour faire irruption au cœur de notre débat. Pangloss est là.

Lauréat de la FNEP en 1974, ancien élève de l’Ecole Polytechnique, Ingénieur Général du Génie Rural, des Eaux et des Forêts, Pierre-Olivier DREGE est depuis 2003 Directeur Général de l’Office National des Forêts. De 1998 à 2003, il est Directeur Général de l’Office National Interprofessionnel des Céréales (ONIC) et simultanément, depuis sa création le 1er janvier 1999 de l’Office National Interprofessionnel des Oléagineux, Protéagineux et Cultures Textiles (ONIOL). De 1989 à 1993, il est Directeur Général du Marché d’Intérêt National de Paris-Rungis ; de 1993 à 1995, il est Directeur de Cabinet du Ministre de l’Agriculture et de la Pêche puis, de 1994 à 1998 Directeur de la Production et des Echanges de ce Ministère où il conduit notamment les négociations européennes.

Sites utiles :
http://www.onf.fr
http://les.arbres.free.fr

Cercle Militaire, Paris 8

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Compte-rendu

A. Genel nous rappelle la carrière brillante de Pierre-Olivier Drège, tour à tour ingénieur en DDA, chef de cabinet du ministre Puech, Directeur des Halles interrégionales de Rungis (qu’il nous a permis de visiter au petit matin, il y a déjà bien longtemps). Pour résumer ses qualités, A. Genel qualifie PO Drège de « transform-acteur » : « il a passé sa vie à régler les problèmes sensibles politiques ou sociaux. Il déplace les récifs. Il sait trouver l’angle pour attaquer les problèmes ».

Pierre-Olivier Drège nous a fait vivre l’ONF l’instant d’une soirée, comme si nous étions ensemble, aux commandes de cette brillante institution : née sous Philippe Le Bel en 1291, remise au goût du jour en 1966, mise à mal par les grandes tempêtes de 1999 et qui méritait une renaissance. PO Drège a été le réalisateur de cette renaissance.

D’abord, qu’est ce que l’ONF :

Pour nous l’ONF évoque les forêts domaniales, comme celle de Levier dans le Jura, ou de Brotonne en Normandie avec ses hêtres embrumés, de Tronçais avec ses chênes colbertiens, et aussi de Fontainebleau qu’arpentèrent les peintres de Barbizon – qui obtinrent la conservation des vieux arbres et parcelles qu’ils ont peintes -, en tout, 25% de la forêt française – elle-même troisième forêt européenne en superficie, après la Finlande et la Suède - le reste étant aux mains des collectivités locales et de propriétaires privés. En plus des forêts domaniales, l’ONF gère des forêts municipales. Donc l’ONF gère des forêts, aménage les abords, en facilite l’accès aux randonneurs (ou en restreint l’accès dans des réserves), maintient des voies qui servent à la fois de coupe feu et pour la circulation, coupe ou met en coupe du bois qu’il revend pour en tirer une partie de ses recettes, 20%, et une part importante des ventes de bois français : 40%. Les autres recettes proviennent des concessions de chasse ou des travaux d’entretien aux abords des voies navigables, des chemins de fer ou des lignes haute tension d’EDF. L'ONF replante les pentes érodées, pour réduire les risques de glissement de terrain, et replante les berges pour éviter l'érosion. L’attribution des droits de chasse rapporte 40 MEUR. Ainsi, le domaine de Chambord clos de 30 km de murs est confié à des sociétés de chasse. « On a de la chance d’avoir des chasseurs qui payent pour faire le travail de limitation des populations de cerfs qu’il faudrait de toute manière organiser ».

L’ONF, pour mener ces fonctions, a, depuis 1966, le statut d’EPIC, établissement public à caractère industriel et commercial comme les aéroports de Paris ou les ports autonomes. A la différence de ces derniers, l’EPIC est riche de 3 tutelles : les Finances, l’Agriculture et l’Écologie. Le terrain appartient à l’Etat et demeure, à ce titre, inaliénable. L’EPIC reçoit l’usufruit de ce terrain sous réserve de son entretien.

Entretenir la forêt c’est la gérer durablement – bien avant que ce terme passe à la mode de la Communication. On entretient et on replante pour nos arrières-arrières petits enfants, à 200 ans de distance. Déjà, Philippe VI de Valois ordonnait, dans l’ordonnance de Brunoy que les maîtres des forêts parcourent les forêts du Royaume, évaluent les coupes pour que les forêts se puissent perpétuellement soustenir en bon état. Pour l’ONF, le bénéfice ne se récolte pas demain. On n’est pas au Brésil où des gagneurs de dollars mettent à bas des pans de forêt et créent des clairières productives jusqu’à l’épuisement des sols. Au contraire, l’ONF a entrepris avec le soutien financier (et intéressé ? de Peugeot) de réhabiliter une parcelle dévastée de 10.000 ha, en y plantant des espèces locales, recherchées avec minutie parmi les graines perdues. Cette plantation, très surveillée dans le cadre d'un programme scientifique, avait pour objectif de créer un « puits de carbone » ou un piège de gaz carbonique. Car la forêt absorbe le gaz carbonique (en fabriquant du carbone et en rejetant de l’oxygène) et participe ainsi à lutter contre l'effet de serre. Le résultat calculé fut de 5,5 tonnes de carbone piégé par ha. Ceci démontre que la forêt est une réponse au pacte de Kyoto. On pourrait même imaginer que l'ONF vende des crédits à des entreprises polluantes en effet de serre…

Le bois digère certes le carbone du CO2 mais il a la fâcheuse logique de restituer le CO2 lorsqu’il pourrit sur place. Il vaut mieux enlever le bois avant : le couper, et si possible sans altérer le paysage. On évitera la coupe au carré qui dégage un vaste carré de clairière, lui-même peu propice au renouvellement des végétaux. On préférera des rubans en écharpe.

Le bois une fois coupé sert à l'ameublement, au parquet, aux poteaux, aux pieux (n’oublions pas que Venise, Amsterdam et de grandes cathédrales ont été construits sur des pieux de bois). « On note un regain d'intérêt pour le bois ». Traditionnellement, le chêne est le bois le plus noble : on en mettait un tronc dans l’eau à la naissance d’un enfant et on ressortait le bois bien conservé à son mariage, pour fabriquer des meubles durables. Les essences de hêtre et de bouleau nordique sont en pointe. Déchets et petit bois d'éclaircissage partent en papeterie, ou dans des chaufferies. Le bois sert aussi pour le chauffage, soit en rondins, dans les cheminées pour nos veillées… soit, de manière industrielle, en copeaux qui sont déversés en continu dans des chaudières spécifiques.

« La forêt est sous-exploitée » (en raison des difficultés d’accès bien souvent). 40 % pourrit sur pied ou brûle. Le bois est un bon combustible « renouvelable » (contrairement au bois sédimenté qui a été transformé en gaz ou en pétrole il y a des millions d’années), et pour cause, puisqu’il brûle aussi sur pied : les feux de forêts sont une calamité naturelle qui existe depuis toujours. On s’émeut des forêts varoises incendiées (souvent par des vandales) – 15.000 à 20.000 ha/an partent en fumée - mais on oublie les millions d’ha qui brûlent en Sibérie inaccessible et en Californie. Le feu détruit la biodiversité mais n’endommage que temporairement la forêt : l’expérience montre que la forêt repart rapidement, le chêne vert repousse du pied, le chêne liège repousse sur le tronc calciné, le pin se dissémine par le vent. La nature s’est adaptée au feu : certaines graines ne germent que soumises à de fortes températures, tandis que les écorces de séquoia savent résister au feu. L’autre grande menace naturelle pour les forêts est le vent : les tempêtes de fin 1999 firent des dégâts spectaculaires mais pas catastrophiques pour autant. Elles ont mis au sol des arbres âgés, éliminant naturellement les sujets les plus fragiles. Des tonnes de bois ont été mises sur le marché, entraînant une baisse des prix. Pour limiter cet impact, l’ONF a retardé la vente en préservant le bois par arrosage. Autre conséquence : les chasses ont été suspendues en raison des arbres qui jonchaient le sol et les cervidés ont proliféré. Ils endommagent la forêt en piétinant les jeunes pousses, en arrachant l’écorce pour « faire » leurs bois, …

Et le loup ? S’inquiète une petite voie en bout de table. « Le loup vient d’Italie. Il a remonté le long des Alpes, et a été vu de l’autre côté du Rhône. Dans 5 ans, prophétise PO Drège, le loup sera au Nord de la Loire. »

Sans doute en raison des tempêtes de 1999, l'ONF a réalisé des pertes, de 90 MEUR en 2002, pour un CA de 600 MEUR. PO Drège s'est engagé à restaurer la rentabilité, notamment en intéressant les salariés à leur performance et en optimisant les effectifs.

On le voit, la régénération de la forêt est déclenchée par des événements brutaux : tempête, feu, coupe.

La régénération est soit naturelle (on laisse la nature essaimer les bonnes graines et construire la futaie) soit assistée : dans ce dernier cas, l'ONF replante essentiellement les espèces autochtones, chêne et hêtre, qui donnent des bois fermes et durables. Les résineux sont l'apanage des papeteries et des privés, compte tenu du rendement plus élevé. La forêt bien connue des Landes est plantée de résineux par des propriétaires privés et des papeteries.

Pour réaliser ces travaux, l’ONF s’appuie sur ses 10000 salariés, dont 3000 ouvriers forestiers. Les coupes sont adjugées aux enchères, suivant un cérémonial inchangé depuis l’époque de Zola. Un préau d’école ou un hall de mairie réunit après une discrète campagne d’affiches les professionnels qui se connaissent tous et s’épient du coin de l’œil. L’officier des eaux et forêts en profite pour ressortir son uniforme naphtaliné vert foncé, « vert Finances ».

Du point de vue des échanges internationaux (petit clin d’œil à la Mission Commerce extérieur de 1984), la France exporte du bois brut et importe le bois transformé, faute d’usines de transformation suffisantes.

Dernier sujet évoqué ce soir là : L’ONF acteur social. « L’ONF a une tradition d’encadrement et peut recruter de ouvriers peu formés, issus de milieux défavorisés. L’ONF attire aussi des gens passionnés par la nature, tel ce chercheur spécialiste des chauve-souris convié dans tous les congrès internationaux sur ce sujet. »

Pierre-Yves Landouer (MP 1984)