DINER-DEBAT

avec

Docteur Xavier EMMANUELLI

Président Fondateur du SAMU social de Paris, Ancien Secrétaire d’Etat à l’action Humanitaire d’Urgence, Co–fondateur de Médecins Sans Frontières
Jeudi 20 avril 2000
" La mondialisation est-elle synonyme de la grande exclusion dans les grandes villes  "
 
Docteur en médecine (1967), certifié en léprologie et en anesthésie–réanimation, le Docteur Xavier Emmanuelli commence d’exercer en 1964. Dans les années 1970, où il est assistant au CHU Henri Mondor, il co-fonde Médecins Sans Frontières (1971), et participe à la création et au développement du SAMU 94 (1972). Chef de service Anesthésie–Réanimation dans différents hôpitaux entre 1975 et 1980, puis Directeur de recherche au Centre Mondial de l’Informatique (1982-1987), il est ensuite médecin-chef des maisons d’arrêt de Fleury-Mérogis (1988-1992). C’est alors qu’il fonde alors le SAMU Social de Paris qu’il préside encore aujourd’hui.

Entre 1995 et 1997, il est Secrétaire d ’état à l’Action Humanitaire d’Urgence. Depuis 1998, il est praticien responsable du Service Souffrances Psychiques et Précarité à l’Hôpital d’Esquirol, et préside le Haut Comité pour le logement des personnes défavorisées. Il enseigne sur divers sujets : "Pathologie des crises", "Les mécanismes et traitement de la grande exclusion"… Il a beaucoup publié, sur thèmes éthiques "La Morale et la Médecine", sur l’urgence "Médecine et secours d’urgence", des traités scientifiques et techniques, ou encore des ouvrages de vulgarisation médicale "Les gestes qui sauvent"…Il a également écrit des essais "Ballade pour un rêve" (1980), "Dernier avis avant la fin du monde" (1994)…

Cercle Militaire, Paris 8

photo n°1 - dd_emmanuelli photo n°2 - dd_emmanuelli photo n°3 - dd_emmanuelli (pour agrandir une photo cliquer dessus)
Compte-rendu

Agir pour penser

Notre compréhension des choses aime les logiques binaires et la tentation de vouloir cataloguer le docteur Xavier Emmanuelli en homme d’action par opposition à l’homme d’idée serait tentante… L’action d’un parcours professionnel lié à la médecine… et à la souffrance.

L’expérience de la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis semble avoir été une étape importante dans la compréhension des mécanismes de l’exclusion et indirectement avoir conduit à son engagement dans la fondation du SAMU social de Paris. En milieu carcéral, le docteur Xavier Emmanuelli se trouve confronté à des faits dont les mots ne peuvent relater la réalité dont ils sont en fait porteurs : des détenus se cousent les lèvres pour ne plus pouvoir parler et indiquer qu’ils n’existent, les paupières pour ne plus voir. Il découvre des individus hors des codes sociaux, hors du temps et finalement “hors de leur propre corps” et donc dans l’incapacité de “rencontrer la médecine” lorsqu’ils en ont besoin. L’arrière du décor médical française, c’est aussi l’existence d’une population confrontée à des maladies … fréquemment associées au sous-développement que l’institution médicale ne peut traiter car les malades atteints de ces maladies sont dans un état qui ne leur permet plus d’aller vers l’institution. Pour être malade, il faut être “présentable” : hors les exclus ne le sont plus. L’idée viendra donc de faire aller l’institution vers ces maladies. “Si on ne traite pas socialement la frange la plus extrême, c’est la police ou la charité qui s’en chargent”. Le SAMU social se fonde donc sur 4 principes :
- un fonctionnement hors des institutions, vers lesquelles les exclus ne vont justement plus,
- un traitement dans l’urgence,
- une coordination avec les autres institutions, et
- une démarche qui consiste à aller vers le malade.
Cinq mots pour mettre en pratique ces principes : mobilité, ubiquité, généralité, professionnalisme et collectivité. Pour les économistes un chiffre frappe l’attention : 50% des appels au SAMU Social n’interviennent qu’une fois. Urgence donc de l’instant…

Une action donc qui conduit aussi le docteur Xavier Emmanuelli à nous faire part de ses réflexions sur la médecine moderne. La médecine moderne «répare» mais elle aurait presque renoncé à “soigner” ; la finalité de la santé est d’être en état de marche, de manière perpétuelle, la mort intervenant comme un “échec”. Le corps et son bon état de marche sont devenus des éléments de reconnaissance et d’existence sociale. Dans cette vision de la médecine, l’homme est réparé comme on répare un objet, une machine : de consommateur d’objets, de biens et de services dirait l’Organisation Mondiale du Commerce, l’homme est également un objet de consommation, virtuellement lui aussi jetable. Cette médecine - “technicienne selon le penseur Jacques Ellul – s’oppose fondamentalement à la logique du médecin généraliste, dit de famille, dit était selon le docteur Emmanuelli tout la fois un médiateur, un guérisseur et un exorciste. Cette conception de la médecine a été mise à mort en 1970, où par décision politique, l’hôpital est devenu le centre du système de santé, favorisant le développement d’une technicisation de la pratique médicale par “spécialiste” : or selon le docteur Emmuelli, le spécialiste regarde le malade comme un “objet”… Une querelle entre généralistes et spécialistes pointe-t-elle à l’horizon ? Progrès et efficacité sont l’apanage certes de cette pratique médicale…. mais une des conséquences serait d’avoir fabriqué des “objets” corporels. Pour la médecine moderne, efficace, l’homme objet a un intérêt, l’homme sujet n’en a aucun.

De l’homme d’action à l’homme d’idée

L’action médicale peut alors entraîner à la réflexion sociale. Posés comme des objets à coté les uns des autres, les hommes sont devenus libres, sans dépendances, sans coutumes, sans assujettissement, sans contraintes les uns envers les autres mais aussi sans lien : l’exclusion sociale et donc médicale est, selon le docteur Emmanuelli, ce qui frappe la situation “d’hommes déliés”. La tentation consiste alors à recréer du lien, parfois de manière artificielle. Seuls peuvent survivre ceux qui ont un “réseau” : le carnet de rendez-vous devient le signe d’une inclusion dans le temps collectif permettant à un individu de se projeter au-delà de l’instant immédiat. L’exclu par définition ne vit que dans l’instant immédiat, il a cessé de se projeter dans le temps, il a même perdu la notion du temps. Perdant la notion de leur propre rythme de vie, du temps, les exclus perdent également leur propre corps, “qu’ils cessent de voir” selon le docteur Emmanuelli : dans un monde dont le système de soins est fait pour réparer les corps, les exclus ne peuvent plus entreprendre la démarche d’aller vers le système de soins puisqu’ils n’ont plus de corps à réparer et le système a cessé de soigner leur être. D’où l’idée du Samu social, d’où l’idée de faire la démarche inverse de l’Institution médical qui attend que l’on aille vers elle : la réflexion a rejoint l’action par la fondation du SAMU Social.

La confrontation médicale avec le monde des exclus conduit également le docteur Emmanuelli à dépasser le simple regard de médecin qu’il peut avoir sur “ses exclus, malades exclus”. L’exclusion est une maladie sociale qui naît du fait que les individus ont cessé d’être “assujettis” - à des règles, des coutumes, des liens -. L’exclusion n’est pas le fait de ne pas travailler : le docteur Emmanuelli récuse avec force le lien facile que nous faisons entre chômage et exclusion. L’exclusion est un processus qui résulte d’un monde dans lequel le lien social se défait par un phénomène que nous appelons la globalité : plus on est inséré dans cette globalité, plus on y est libre mais plus on dévient simple objet et potentiellement coupé de toute référence ou valeur qui structurent un individu parce qu’elle le transcendent. Le danger de l’exclusion résulte de la dislocation des liens et valeur traditionnels. Symbole ou exemple : le nombre croissant d’enfants seuls – abandonnés – par destruction du système familial traditionnel et des valeurs “transcendantales” qui le soutenaient. Selon le Docteur Emmanuelli, la France est restée relativement à l’abri de ce phénomène, pour l’instant… L’évolution des sociétés modernes rejoint “logiquement” une vision sociale issue de la révolution française, qui selon le docteur Emmanuelli, rejette toute “communauté” ou “tout communautarisme” en procédant d’une vision sociale prônant “tout pour le citoyen et rien pour le peuple”.

Paradoxe : l’exclusion ne se définit pas simplement, elle s’oppose à une inclusion sociale qui procède d’une vision idéale d’une société qui n’a jamais existé en fait. «Les gens sont seuls aux heures non ouvrables» : l’Institution ne peut donc répondre à leur souffrance car celle-ci à mis en place un système de réparation à heure fixe et sur rendez-vous. Le défi à venir : totalement repenser totalement l’action sociale. Un doute chez le docteur Emmanuelli : le libéralisme conduit à la mafia, l’économie étatisée un échec. Le RMI pour l’instant achète la paix sociale et “empêche” la catastrophe. Les perspectives : l’exclusion est devant nous dans une société où 80% de la population va vivre en ville en ayant progressivement perdu les codes qui structurent une société.

Xavier Delvart (MP 1993)