DINER-DEBAT

avec

Madame Arlette FARGE

Historienne, directeur de recherche au CNRS
Juillet 1992
" La ville à travers ses archives "
 
Au cours de sa formation en droit, Arlette Farge découvre les archives judiciaires du XVIIIe siècle et décide de se consacrer à l'histoire en tirant de cette découverte un ouvrage, Vivre dans la rue à Paris au XVIIIe siècle (1979). Sa rencontre avec Michel Foucault, avec qui elle publie le Désordre des familles. Lettres de cachet des archives de la Bastille (1983), est décisive pour la suite de son œuvre; tout en poursuivant ses travaux sur les archives judiciaires (le Goût de l'archive, 1989), elle oriente ses recherches sur la parole et la rumeur : Dire et mal dire. L'Opinion publique au XVIIIe siècle (1992); le Cours ordinaire des choses dans la cité du XVIIIe siècle (1994). Elle a également participé à une réflexion sur l'histoire des femmes, en collaborant à Histoire des femmes, sous la direction de Georges Duby et de Michèle Perrot. Elle est directeur de recherches au CNRS.

Hotel Hilton, Paris 7

Compte-rendu

Un décor : Paris, le 18ème siècle, la Ville, la rue. Un guide : Arlette Farge, historienne de la Ville et directeur de recherche au CNRS, pour nous raconter les détails d'une vie parisienne qui préfigurait déjà les réalités urbaines de notre fin de siècle. Un dîner qui allait nous emporter dans la mémoire de Paris avec un reflet particulier, en raison du sujet de la mission 1992 de la Fondation, axé sur la Politique de la ville (avec comme sous-titre : Europole et Banlieues). Le vivier et la source de travail privilégiée de notre conférencière sur cette ville baroque, "qui fait peur et fascine", sont les archives judiciaires, qui rapportent les faits mineurs de la vie quotidienne au travers des rapports de police. On y découvre une ville qui est un lieu vivant de communication entre les hommes où innovation et archaïsme vont paradoxalement ensemble. L'approche par les archives judiciaires permet aussi de sauver le singulier, avec son biais car l'archive ne relève pas du réel, par rapport au collectif même si de grandes tendances se dégagent.

Quatre thèmes principaux ont été abordés :
- Espace privé et espace public
- Information et rumeurs
- Opinion publique
- Roi et ville

Jusqu'au 18ème siècle, on ne distingue pas espace privé et espace public, car si la ville est un espace que l'on traverse en tous sens, de même la migration de la population de et vers la campagne est constante avec l'existence de travaux saisonniers. Dans cet espace public, la femme joue un rôle particulier, car elle y est fortement présente et elle y est libre. En ville le rôle des quartiers est prédominant et la solidarité sociale est forte, avec un fort mélange des populations. La banlieue n'existe pas au 18ème siècle, il n'y a que des faubourgs, lieux de loisirs.
La rue est le lieu privilégié de l'information. Tout se passe dans la rue : châtiment public, curiosités populaires, passage du Roi. L'information officielle étant rare et censurée, la population y glane son information, en particulier dans des libellés semi-clandestins que sont les "nouvelles à la main", ainsi nommées car elles passent de main en main. Mais malgré la volonté de vouloir réfléchir sur l'évènement, la rumeur est aussi très forte avec des nouvelles qui sont comme des crapauds, grossissent en un instant et se dégonflent de même. Ces "nouvelles à la main" viennent d'Amsterdam. Retranscrites en France par des copistes anonymes, elles font état de nouvelles sur la France, la guerre, la diplomatie. Les faits divers et les anecdotes rapportés dans ces feuilles bon marché ont des effets de résonance sur une opinion qui se cherche.

La police, consciente de l'importance de ces courants d'information va infiltrer la ville d'un réseau de "mouchards" à l'affût des idées en circulation.Ainsi, parmi les sujets les plus en vogue dans l'opinion publique, figure la Roi. Le "corps du Roi" est en effet pour le peuple une véritable grammaire pour lire l'évolution du contexte politique.

Certes, on se soumet à la puissance royale, mais chacun ose la juger, ose rêver de la mort du Roi, puisque de toute manière la croyance populaire affirme que l'on ne peut tuer le Roi, car le Roi ne meurt jamais...C'est tout de même au 18ème qu'apparaît le droit de juger le Roi. La population deviendra alors son interlocuteur avant de précipiter le siècle vers un ordre nouveau.

La Ville était devenue un véritable acteur social.
Gilles Fryde (MP 1987) et Michel Galimberti (MP 1992)