DINER-DEBAT

avec

L'Amiral Pierre LACOSTE

Ancien Directeur Général de la DGSE et président de la FEDN, du CESD et du CiDAN
Mardi 23 septembre 2003
" Les Services Secrets contemporains  "
 
A la lumière de la dernière actualité, place et rôle des Services de Renseignement dans le monde contemporain, des Services de l'Etat aux services privés.

Né le 23 janvier 1924, à Paris, l'amiral Pierre, Auguste, Louis Lacoste, appartient à la deuxième section des Officiers Généraux de la Marine Nationale. Evadé de France en 1943 pour rallier le Maroc, il a servi comme officier dans la Marine Nationale pendant quarante deux ans. Il a participé à la fin de la 2ème guerre mondiale et aux guerres d’Indochine et d’Algérie. Il a tenu des postes à la mer et à terre, au service des transmissions et dans des états-majors ; il a assuré trois commandements de navire de surface. Il a suivi les cycles du Centre des Hautes Etudes Militaires et de l'Institut des Hautes Etudes de la Défense Nationale.

1976 - promu Contre-amiral, Commandant de l’Ecole Supérieure de Guerre Navale
1978 - chef du Cabinet militaire du Premier Ministre, Raymond Barre
1980 - Commandant l’Escadre de la Méditerranée
1982 - Directeur Général de la Sécurité Extérieure (DGSE), atteint par la limite d’âge en 1985
1986 - Président de la Fondation des Etudes de Défense Nationale (FEDN)
1993 - Président du Centre d’Etudes Scientifiques de Défense (CESD) de l’Université de Marne-la-Vallée, (séminaires, DESS Info-sécurité et Intelligence Economique)
1999 - Président de l’Association « Civisme-Défense-Armée-Nation » (CiDAN)
2002 - Président d’Honneur du CiDAN
L'amiral Lacoste est membre de l’Académie de Marine.

Bibliographie : Stratégies Navales du Présent (1986), Les Mafias contre la Démocratie (1992), Un Amiral au secret (1997), Le Renseignement à la française (1998), Services Secrets et Géopolitique (2001), avec François Thual, et nombreux articles dans les revues spécialisées, défense, stratégie, marine, information, renseignement et intelligence économique. Interventions et cours dans diverses formations universitaires et professionnelles.

Cercle Militaire, Paris 8

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Compte-rendu

Services secrets contemporains – libre cours…

Peut-on parler de « services de renseignements à la française » ? Une question impertinente viendrait à l’esprit : peut on encore parler de services secrets à une époque où tout est supposé se savoir en cette ère de l’information et des nouvelles technologies ?

Un dîner-débat avec l’amiral Pierre Lacoste, ancien directeur général de la DGSE, vous laissera ce curieux sentiment d’avoir faim après avoir mangé et inversement de vous avoir rassasié sans avoir donné quoi que ce soit à votre estomac. De manière plus précise : en matière de services secrets, au-delà d’une promenade intellectuelle et historique dans les souvenirs de la guerre froide, l’Amiral Lacoste nous a appris beaucoup tout en nous laissant le sentiment de ne rien savoir de plus qu’avant, et inversement nous a fait comprendre le mystère des « services secrets » sans avoir rien trahi de ce que nous aurions pu connaître par ailleurs. C’est d’ailleurs une leçon qu’il conviendra de retenir : l’amiral Lacoste ne nous a-t-il pas invités à utiliser l’information (souvent publique) dont nous disposons mais que nous n’analysons pas ?

L’efficacité des services secrets résulte de la rencontre d’une permanence culturelle avec l’opportunité d’un instant historique…

Des propos de l’amiral Lacoste, nous retiendrons une réelle admiration pour l’efficacité des services secrets britanniques, dont il impute l’efficacité à « l’insularité » – qui contraint au commerce – et à l’histoire coloniale… mais aussi à la maîtrise des exigences inhérentes à une bonne organisation des services secrets. Quelles sont-elles ?  : « une capacité à travailler ensemble, à comprendre et à accepter le point de l’autre, à partager l’information » - l’essentiel et le plus difficile n’étant pas nécessairement de la trouver - et « à savoir synthétiser les talents de plusieurs disciplines ». Enfin les services secrets restent une discipline qui ne peut évacuer le facteur humain. Même si les technologies actuelles permettent à la fois de retrouver de manière certaine un individu parmi des milliards grâce à l’ADN et de transmettre toute information en un instant sur l’ensemble du globe, il restera toujours la nécessité d’avoir des hommes qui sont, savent et agissent sur place. Il ne suffira pas de disposer d’un bon système, doté de moyens techniques énormes voire illimités – le cas des USA – pour que les services secrets fonctionnent bien : si les services secrets américains jouent aujourd’hui le rôle de bouc émissaire – « en partie à juste titre » - suite aux attentats du 11 septembre 2001, c’est bien parce que l’analyse et la réflexion font ressortir des négligences humaines. L’amiral Lacoste invite à ce sujet à prendre connaissance de toute l’information qui fut publique et publiée après les procès relatifs à l’attentat de 1993 contre le World Trade Center et à la mettre en relation avec les attentats de 2001…

L’efficacité d’un système de services secrets résulte de l’articulation des différents systèmes d’informations avec le système de prise de décision…Cette articulation met en cause des facteurs culturels et conjoncturels – « l’histoire de l’instant » - dont l’interaction peut avoir pour résultat qu’à un moment donné un système de renseignements se soit révélé efficient ou non. Les services secrets s’inscrivent nécessairement dans la permanence temporelle de la géopolitique, et bien que dans une « ombre officielle », ils sont nécessairement dans l’actualité dès lors que celle-ci fait ressortir la conflictualité d’une situation. Or la notion de conflictualité est devenue omniprésente dans la société moderne : à titre d’exemple, la situation de concurrence commerciale est, par définition, une situation qui crée une logique de conflictualité « économique » permanente. Face à cette contrainte de l’instant, l’efficacité des services secrets s’exprime aussi dans leur capacité à participer à une effet de surprise… lequel a toujours partie de la panoplie des outils utilisés en cas de conflit.

Finalité d’action et organisation des services secrets

« Connaître l’adversaire »… Car c’est bien de cela dont il s’agit . Connaître l’adversaire, donc l’identifier clairement à l’instant pertinent (les talibans alliés du jour ne sont-ils pas l’adversaire certain de demain…et inversement), se « protéger » dès lors que la situation conflictuelle a été identifiée et « tromper l’adversaire ».

A cette contrainte répond une organisation étatique des « services secrets » qui procèdent de l’interaction de quatre niveaux de modèles:
  1. le modèle militaire, le plus ancien, mais qui dans la culture française fut historiquement méprisé par les élites militaires délaissant le « renseignement » au profit « des opérations ». Deux aboutissements historiques : la défaite en 1870 (absence totale de renseignement sur l’ennemi) et la défaite de 1940, alors qu’il existait un dispositif de renseignements militaires sur l’Allemagne mais qui ne fut pas pris en compte. La défaite de 1940 aura pour conséquence d’écarter totalement la France de tous les centres de décision pendant toute la guerre et ce contrairement à la présentation faite par notre histoire nationale de la fin du deuxième conflit mondial. Ce modèle militaire a connu une évolution culturelle importante en France avec la guerre du Golfe de 1991 qui vit [- enfin ? - NDLR] la création de la Direction du Renseignement.
  2. le modèle diplomatique … Pour se convaincre de sa pertinence, allons relire les rapports des ambassadeurs de la Sérénissime République qui furent un modèle du genre en matière de veille géo-politique. La perfide Albion en serait peut-être un des meilleurs élèves…
  3. le modèle policier qui s’articule en deux branches : la sécurité intérieure en lien avec la justice, et la sécurité intérieure au plan politique dans le cadre de garanties légales (mission de la DST en France).  Un modèle sulfureux mais indispensable y compris dans les Etats les plus démocratiques.
  4. le modèle économique enfin, dont la dimension nous apparaît de plus en plus évidente : connaître le marché fait partie du A +B de tous les manuels de mercatique. L’évolution la plus nette fut celle des USA, dont l’amiral Lacoste pense qu’ils se définirent une nouvelle frontière à partir de 1992 consistant en une conquête des marchés mondiaux et qui décidèrent de doter ainsi leur Ministère du Commerce d’une « war room ».
On note que les deux derniers modèles introduisent une composante nouvelle;: ils ne sont pas nécessairement un apanage des attributions étatiques. Il existe des polices privées – qui correctement encadrée peuvent être efficaces - et la veille économique est largement pratiquée par les entreprises privées. On peut se demander si l’efficacité globale d’un système « national » de services secrets n’introduit pas alors la contrainte d’une articulation d’action entre les acteurs publics et les acteurs privés, posant indirectement la question de qui est au service de l’autre.

Globalement, le dispositif français comporte tous ces éléments, mais se caractérise par une dimension fortement dominée par l’objectif de protection. La perception de l’importance de la veille active – utilisation active de l’information disponible – constitue une deuxième étape, laquelle doit conduire à une logique de partage de l’information, ce qui pose la question de la connaissance intelligente et donc de l’analyse. Enfin chacun des quatre modèles comporte un aspect technique et un aspect humain : en ce qui concerne ce dernier aspect les exemples de la guerre froide - sur la capacité à placer des hommes là où il le fallait - furent abondamment cités au cours du dîner, laissant in fine le sentiment que les deux camps savaient tout de l’autre… On retiendra aussi qu’après le départ des soviétiques, les USA ont ôté la composante humaine de leur dispositif de renseignements en Afghanistan, avec les résultats que l’on sait. Pour la partie technique, deux évolutions majeures sont à l’œuvre : la numérisation - que l’amiral Lacoste désigne par l’avènement de l’homme numérique - et l’émergence de la traçabilité biologique.

Globalisation et unipolarité : la nouvelle donne des services secrets…

L’évolution géopolitique issue de la fin de la guerre froide a reconfiguré l’actualité de l’action des services secrets. Les Britanniques qui sont (ou furent ?) les maîtres en matière de services secrets, initièrent les USA à cette discipline par les « réseaux des avocats d’affaires », notamment sous l’impulsion de Churchill. Et comme chacun le sait, la société américaine, est une société « prisonnière des ses avocats ».

A partir des années 1990, fort d’une nouvelle situation géopolitique, les USA bénéficient d’un élan qui dans tous les domaines leur confère une énorme distance d’avance sur « le numéro deux », leur donnant une dominance sur le marché mondial. Mais ilsse révèlent incapables – ou aussi sans volonté réelle ? – de vouloir assurer la paix mondiale. L’amiral Lacoste nous invite à lire sur ce sujet « Après l’empire » d’Emmanuel TODD, dont on retiendrait que le problème mondial, ce [seraient] justement les USA. L’unipolarité s’accompagne aussi d’une dilution du nombre et du poids des acteurs : émergence des acteurs non gouvernementaux, multiplication de micro-états dans un fiction onusienne de l’égalité… et un émiettement général de la planète, créant une situation « absurde et mensongère »… On mettra judicieusement le nombre de paradis fiscaux en relation avec le nombre de micro-états issus de la Couronne britannique et un fonctionnement dynamique de la City.

L’unipolarité s’instaure parallèlement, d’une part à une liberté des flux créant une fusion croissante des questions de sécurité intérieure avec les questions de sécurité internationale et d’autre part à une privatisation des fonctions régaliennes :  l’armée croate fut formée et constituée dans le cadre d’un marché attribué à une société privée américaine. Il existe donc un « marché de la guerre », allant dorénavant au-delà du simple commerce des armes.

Un acteur se cherche dans ce nouveau paysage : l’Union européenne. L’OTAN cadre de subordination aux USA évolue - très lentement -, Europole a vu le jour, mais pour le renseignement les choses procéderont encore longtemps d’une démarche bilatérale…dans le cadre projets à géométrie variable.

Pour conclure, on proposera une interrogation : dans le cadre de la globalisation unipolaire qui s’accompagne de la multiplication des acteurs, de la suppression des limites entre intérieur et extérieur, public et privé , il demeure une question : en matière de services secrets qui est maintenant au service de qui ?

Nous finirons le débat avec une devise : « La meilleure façon de se cacher est de se cacher dans la foule ». Et pour faire de vous un espion des temps modernes je vous donnerai un propos entendu au cours du dîner - « Karachi a 14 millions d’habitants » - : ceci devrait pouvoir être compris comme un message codé pour les participants…en réponse à une question qui fut bien entendu posée au cours des très secrètes libations intellectuelles du Club Pangloss.
Xavier Delvart (MP 1993)