DINER-DEBAT

avec

Monsieur Pierre LARROUTUROU

Consultant en stratégie, Arthur Andersen
Mercredi 25 juin 1997
" La semaine des quatre jours à la carte
Pourquoi ? Est-ce réaliste ? Comment les entreprises peuvent-elles la mettre en œuvre ? "
 
37 ans, marié, un enfant et… 5 frères ! " En réserve de la démocratie ", il travaille inlassablement à transformer ses indignations en projets. Ce Béarnais aussi chaleureux que pugnace est persuadé qu'il faut passer de la réflexion à l'action et qu'il faut attaquer les problèmes d'urgence et à bras-le-corps.

Pierre Larrouturou est le promoteur et un ardent défenseur de la semaine de 4 jours à la carte. Agronome de formation et diplomé de Sciences-Po, il exerce chez Andersen Consulting, avec une parenthèse d’un an à ATD Quart-monde. Il oeuvre en parallèle dans l’Association Nouvel Equilibre, qui est devenu l’Union pour la Semaine de Quatre Jours. A l’occasion des récentes élections législatives, elle a recueilli 120.000 voix qui se sont porté sur 211 candidats.

Sa bagarre contre la déshumanisation, l'exclusion, la précarité commence. Il inspire la loi de Robien, homme de droite, tout en travaillant régulièrement avec la Confédération paysanne, les cercles rocardiens, ATTAC ou le Droit au Logement. Tout cela n'a rien d'un paradoxe pour cet homme libre qui aime autant les livres et les débats qu'un verre de jurançon après une journée d'agnelages (il a fait l'agro, pas l'ENA !). Au fait, pour ceux que cela intéresse, Larrouturou veut dire " tourneur sur bois ".

Cercle Militaire, Paris 8

Compte-rendu

Pour Pierre Larrouturou, le socle de la semaine de 4 jours, repose sur 3 motivations :
      - c'est un levier pour sortir du chômage, qui augmente inéluctablement depuis 20 ans,
      - c’est un nouveau modèle de flexibilité, pour mieux s’adapter aux contraintes de production,
      - c’est une évolution du rapport au travail, largement plébicitée par les salariés (95 % chez Canal+, 85% en moyenne parmi les salariés).

Il ne faut pas se tromper de débat. Le partage du travail existe déjà, tous les pays développent leurs modèles, souvent binaires (au Japon, c’est les femmes à la maison les hommes au boulot, en France, c’est les chômeurs 0 heures de travail et les cadres 40 à 60 heures par semaine, aux Etats-Unis c’est la multiplication des emplois précaires de quelques heures par semaine). Tous ces modes de régulation sont rentables, le problème n’est pas économique, c’est un choix de société. En Angleterre, le nombre des enfants vivant dans des familles en dessous du seuil de pauvreté est passé de 11% à 32 %, alors qu’en France, il reste stable à 13%. Au Etats-Unis, 18 % des salariés à temps plein vivent en dessous du seuil de pauvreté.

Le tableau central de l’argumentation pour la semaine de 4 jours, celui qui a successivement convaincu Rocard, de Robien, Bayrou et consorts politiques, est dressé à partir de l’évolution de trois indicateurs entre 1974 et 1991.
Ce tableau montre un différentiel de 20 %, à croissance notable du PIB, entre l’augmentation de la population active et la réduction d’heures travaillées. Or, la baisse réelle de la durée du travail dans cette période n’a été que de 6 %.
  de 1974 à 1991
PIB + 44 %
Population active + 10 %
Total des heures travaillées - 10 %

La mondialisation de l’économie n’est pas fondamentalement en cause. Si l’on prend le secteur de la charcuterie industrielle, pour lequel le volume des importations est réduit, la production a augmenté de 51 % chez Fleury-Michon, pour un total des heures travaillées qui a baissé de 21 %. Les gains de productivité alimentent donc naturellement une baisse du temps de travail. Celui-ci a d’ailleurs légalement considérablement chuté depuis un siècle. Il est passé de 84 heures en 1890 à 39 heures en 1982.

Mais le passage aux 39 heures en 1982 a souffert de plusieurs erreurs qui ont effacé son effet sur l’emploi :
      - La mesure a été unilatérale et il est en fait indispensable d’associer le maximum de français par le biais du référendum,
     - La baisse n’a pas été assez forte pour avoir un effet sur l’emploi, car elle fut immédiatement compensée par les gains de productivité latents. Il faut enjamber le précipice par une mesure drastique.
     - On a eu une augmentation du coût du travail car la mesure s’est effectuée à salaire constant alors qu’il faut raisonner à masse salariale constante pour l’entreprise, sinon le risque de délocalisation devient important (à l’exemple des 35 heures dans la métallurgie allemande, qui ont conduit à inverser la courbe -investissement en Allemagne/délocalisation- au profit de cette dernière).
     - Il y a enfin eu manque de souplesse dans la mise en application, or, suivant les branches et les métiers, l’exigence de flexibilité n’est pas la même (4 jours/5 - semaines alternées 5j/3j - 4 jours/6 - 11 semaines de congés pour les cadres).

Cependant , aujourd’hui, 70 entreprises ont décidé de passer à la semaine de quatre jours, suivant des modalités et des intérêts divers. On en retiendra quelques exemples :
- Brioche Pasquier a embauché 130 salariés en plus de la pente naturelle grâce à la semaine de 4 jours et y a trouvé un gain en réactivité, en compétitivité, dans un milieu extrêment concurrentiel. La raison en est une meilleure utilisation des machines et un meilleur lissage annuel du besoin avec un passage de 32 à 44 heures par semaine lors de la période de Noël.
- INPIG (PME d’insémination porcine) est passée de 4 à 5 salariés, par une organisation des effectifs nouvelle (de 4-4-4-4-4 à 5-5-3-3-4), ce qui permet de mieux coller à la demande du client avec des pointes en début de semaine.

Pour garder une masse salariale constante au niveau de l’entreprise, les compensations peuvent être trouvées, pour moitié dans les gains de productivité et pour moitié dans à la fois une diminution des salaires et une exonération des charges sur les emplois créés. L’impact se situant au niveau du chômage, il semble raisonnable de procéder à une exonération totale des cotisations UNEDIC, soit 8,8 %, pour des contrats CDI. une partie des surcoûts étant compensée par l’embauche de jeunes à moindre coût, on peut estimer que les pertes de salaire net se situent autour de 2 à 3 %, qui peuvent être modulés suivant le revenu.

La discussion s’est ensuite engagée, émaillée d’exemples vécus, comme celui ayant consité à échanger productivité contre temps dans une unité de traitement de l’information à la SNCF. Notre invité a tout d’abord tenu à distinguer son projet des discours politiques de droite (loi de Robien) et de gauche (projet Rocard), ainsi que de la pratique du temps partiel qui, s'ils peuvent paraître similaires au premier abord, différent sensiblement dans les modes de financement, dans la durée d’exonération et dans l’ambition humaine et sociale.

Le rôle des syndicats a ensuite été évoqué avec, en particulier, l’attitude de Force Ouvrière, dont le leader Marc Blondel a qualifié le projet de Pierre Larrouturou " d’invention des cabinets de conseil américains ". Peut-être pensait-il plutôt à la superproduction d’Hollywood " hold-up sur l’UNEDIC ".

Un élément important de la discussion a porté sur l’impact en terme d’emploi. Il est certain qu’il différera considérablement suivant les secteurs économiques de 0 % dans l’automobile (au lieu de pertes d’emploi), à 10 % dans la banque ou 15% dans le secteur de l’industrie agro-alimentaire. De même la taille de l’entreprise induit une variabilité, d’un effet mécanique direct dans les PME à un effet sensiblement plus faible dans les grands groupes.

Pierre Larrouturou a conclu son exposé en rappelant qu’il existe deux seuls vrais moteurs à la création d’emplois : la croissance et la réduction du temps de travail. Il a invité les membres du Club Pangloss à soutenir son action et à rejoindre l’Association Nouvel Equilibre.
Michel GALIMBERTI (MP 1992)