DINER-DEBAT

avec

Monsieur Joël MARTIN

Physicien et expert en contrepet
Mardi 27 avril 1993
" L'art et la science du contrepet  "
 
Joël Martin, chercheur en physique nucléaire au Commissariat à l'Energie Atomique (DSM/DAPNIA/Service de physique nucléaire, CEA/Saclay), et musicien amateur (membre de la fanfare de l'Afreubo), est l'auteur chaque semaine depuis huit ans du célèbre «Album de la comtesse» du Canard enchaîné.

Bibliographie :
Manuel du Contrepet, l'art de décaler les sons (Albin Michel, 1986)
Sur l'Album de la Comtesse (Albin Michel, 1988)
Le Contrepetisier (Presses de la Cité, 1992)

Hotel Hilton, Paris 7

Compte-rendu

"Ah Jo, quel tintamarre, nous n'en sommes pas encore revenus..."

Joël Martin est un physicien distingué, mais il n'est pas de ceux qui ne songent qu'à mater l'atome. Il est aussi un musicien consommé (il paraît qu'il commet de bien belles notes). Toutefois c'est pour nous parler d'un autre de ses violons d'Ingres qu'il nous a fait le plaisir de répondre à l'invitation de Pangloss: il n'y a pas loin de la physique à la pataphysique, et du contrepoint au contrepet; il s'agissait donc, ce soir-là, d'initier les panglossiens à la science de la contrepèterie, qui n'est autre que l'art de décaler les sons que débite notre bouche, pour reprendre la belle définition placée en sous-titre de son "Manuel du Contrepet", dont, en fin de séance, il dédicaça des exemplaires. J'ai dit "initier", mais il s'avéra, au cours du débat , que Pangloss comptait des amateurs éclairés qui étaient venus fort nombreux, bien que la sagesse populaire affirme qu'il faut être peu pour bien dîner.

Un peu d'histoire tout d'abord. Joël Martin nous apprit que le verbe contrepéter (rendre un son pour un autre) se trouve en ancien français. Le genre fût magnifiquement illustré par Rabelais qui nous parle, dans son "Pantagruel" (1532) des fameuses "femmes folles à la messe" et de la localité "à Beaumont-le-Vicomte". Rabelais baptise ces "jeux équivoques" ou "antistrophes". Dans les "Bigarrures et touches du Seigneur des Accords" d'Estienne Tabourat, parues en 1572, le mot "contrepèterie" fait son entrée, et il y est question de "bons cordeliers", de "jeunes filles qui doutent de leur foi", et de voyageurs "criant du fond" qui s'exclament dans l'hôtellerie : "Goustez-moi cette farce!".

De Rabelais à Robert Desnos ("ces jeux de fous qui mettent le feu aux joues"), de Blaise Pascal 'auteur de cette profonde contrepèterie : "Ne pouvant fortifier la justice, on a justifié la force") à Léon-Paul Fargues, nombreux sont ceux qui, au cours des siècles, ont enrichi ce patrimoine contrepétique commun. En 1934, Louis Perceau fit paraître "La Redoute des contrepèteries", une anthologie de contrepèteries classiques et désormais célèbres (avez-vous lu Perceau ?). Mais c'est en 1951, sous l'impulsion d'Yvan Audouart, que le Canard enchaîné introduisit en petits caractères une rubrique qui allait devenir fameuse et susciter bien des vocations : "Sur l'album de la Comtesse". Après Yvan Audouard, Henri Monnier, puis, pendant 27 ans, Luc Etienne du collège de pataphysique, ainsi que Jacques Antel, prêtèrent leur plume à cette mystérieuse aristocrate. Enfin Joël Martin a repris le flambeau.

A notre demande il a déballé ses sources. Il nous a confié que la composition de la rubrique hebdomadaire lui prenait généralement une demi-journée. De nombreux lecteurs alimentent aussi cette chronique de leurs trouvailles, et une des tâches de J. Martin est d'en faire le tri, éliminant sans pitié celles qui ne sont pas inédites (il est aisé, en effet, de croire neuf, en toute bonne foi, ce qui appartient en réalité au trésor commun et qu'on n'a fait que retrouver).

Joël Martin a ensuite livré à Pangloss, transparents à l'appui, la méthode à suivre pour créer et résoudre des contrepèteries, en commençant par une typologie du contrepet: d'abord les plus simples, dites contrepèteries "belges" (bien injustement; cette Belgique, quel entrain !), du genre "il fait beau et chaud" ou mieux "le bouche-à-bouche"; celles par permutation de consonnes ("la thèse, ça donne un sacré bonus"), de voyelle ("L'aire de la base triangulaire enseignée dans les écoles" ), ou de syllabes ("Les habitants de Pau ont des maladies de foie, les habitants de Foix ont des maladies de peau": Pierre Desproges; "L'Irlandaise a été emballée par un Kurde"). Puis les contrepèteries dites"irrégulières" ou "décadentes" qui nécessitent autre chose qu'une inversion ("L'électronicienne experte dans l'art de faire prélever les puces": déplacement de syllabe), jusqu'au plus emberlificotées, comme "L'aspirant habite Javel" (syllabes à ranger dans un tout autre ordre, où il est question, pour finir, de spirale), mais qu'on peut trouver manquer de la beauté classique des plus simples.

En vrai physicien qui cherche à unifier les 4 forces fondamentales, Joël Martin estime que "la certitude de l'univers passe par les servitudes de l'unitaire"; aussi, dans le même esprit, il a entrepris d'unifier la contrepèterie multiforme dans une "théorie cristallographique" qu'il nous illustra avec force figures où il était question de plans à utiliser de façon fort gaillarde. Ainsi nous livra-t-il le théorème suivant : un contrecube à 2 tabous opposés fournit 9 contrepèteries. En dire plus dépasserait le cadre de ce compte-rendu, et je renvoie les panglossiens amateurs d'histoires de cubes à son "Manuel du contrepet" où la théorie est exposée dans tous ses détails; à moins que vous n'aimiez pas ces maths impossibles. En tout cas, une belle thèse.

J. Martin nous a donné ensuite une illustration "spécial Pangloss" de son savoir-faire, et le tout de son cru, bien entendu. Pangloss lui inspira "Les paons gloussent sur les môles et s'étouffent". Retenons aussi, parmi d'autres (1) :
- "Je goûterais bien votre pain, mon cher Hubert !"
- "Bizarre, Madame, votre natte sent le kirsch cher !"
- "L'orange ne craint pas l'averse."
- "Hermès fait des phobies sur Lancel."(commerce de luxe)
- "Bien agréable, le ton de l'aimable Catta !"
- "Voyez ce trésorier Mollet compter."
- "Le trésorier mollit, peine..."
- "Le docteur tâte avec inquiétude le pouls de Sabine."
- "On a peut-être vu Bidault au milieu des Dassonville, mais jamais Dassault au milieu des bidonvilles."
- "Qui déballe ainsi mes sources ? C'est point beau !"
- "L'artiste s'occupe des soins de pinceaux (qui sont un plaisir des dieux pour les Beaux-Arts)."


Il n'est pas absolument faux de penser que la contrepèterie couvre d'un voile d'innocence bien des turpitudes, ainsi que les exemples ci-dessus ont pu, je le crains, en persuader le lecteur; mais elle empêche que nos mots s'avilissent et elle nous aide à prendre les choses en riant, comme disent les socialistes. Et, traquant le mystère sous l'apparence et dévoilant le fond des choses (non, ce n'en est pas une), elle sait aussi s'élever à la poésie la plus pure. Pour nous en convaincre, Joël Martin nous a livré, pour finir, ces charmantes comptines :
Qui a mangé ce hérisson, ce héron-ci ?
Détacher le lien fait détaler le chien.
L'éléphant
Fait l'élan
Lent fêlé,
Enorme
Et morne
et Au bout du quai, pas loin
Il est un coin, pas laid...
Réponses de Joël Martin à quelques questions de panglossiens :

- La rubrique du Canard Enchaîné s'appela d'abord "Sur l'album de la Comtesse Maxime de la Falaise". C'était le nom tout à fait réel d'une amie d'Yvan Audouard. Elle l'avait autorisé à utiliser son nom pour enquiquiner son mari dont elle était en train de divorcer. Certains ont cru qu'il y avait une contrepèterie cachée dans ce titre; il n'y en a pas.

- Le Canard reçoit en moyenne 7 à 8 lettres de lecteurs par semaine destinées à l'Album de la Comtesse.

- L'art de la contrepèterie existe en anglais ("spoonerism"). Un spécialiste de Sheakespeare a signalé à Joël Martin qu'il s'en trouvait plusieurs dans son oeuvre. On peut aussi citer : "She has the soul full of hope".

L'heure passant, il était temps pour le président de remercier chaleureusement le conférencier d'avoir su générer la verve, sous les applaudissements de l'auditoire; et pour Joël Martin, heureux d'avoir montré sa verve aux gens, d'en apposer sur le livre d'or de nouveaux témoignages. Nombreux furent ensuite les panglossiens qui lui demandèrent de dédicacer un de ces ouvrages.
Jean-Pierre Henry (MP 1985)
(1) Nous remercions Laurence Bancel (MP1986), Elisabeth Catta (MP1985), Sabine Dassonville (MP1983), Hubert Kirchner (MP1985), Philippe Mollet (MP1973) et Marie-Hélène Poinssot (MP1989) pour leurs contributions involontaires mais croustillantes.