DINER-DEBAT

avec

Madame Michèle GENDREAU-MASSALOUX (MP1976)

Recteur de l’Agence Universitaire de la Francophonie
lundi 23 juin 2003
" Le nouvel ordre mondial des langues et la France "
 
L’anglais est devenu la première langue de communication internationale, mais ceci n’entraîne pas nécessairement la réduction de la diversité linguistique à un monopole unilingue. La diversité linguistique est une composante essentielle de la diversité culturelle ; le pourcentage des usagers non-anglophones d’internet grandit régulièrement depuis 1998. Quelles sont aujourd’hui les chances du plurilinguisme, et quelle position particulière occupe sur cette question la France dans sa relation à sa langue dans la francophonie mondiale ?

Michèle GENDREAU-MASSALOUX dirige depuis 1999 l’opérateur universitaire de la francophonie, l’AUF, dont le siège est à Montréal et qui conduit des actions de recherche et d’enseignement partagé, en langue française, entre 452 institutions de 49 pays, par le relais de ses implantations centrales à Montréal et à Paris, et de ses 9 bureaux régionaux (1). Elle est ancienne élève de l’ENS de Sèvres, agrégée d’espagnol et docteur d’Etat, diplômée de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris. Elle a suivi l’évolution du système éducatif français en tant que recteur de l’Académie d’Orléans-Tours (1981-1984), conseiller pour l’éducation à la Présidence de la République puis secrétaire général adjointe (1984-1988), recteur de l’Académie de Paris, chancelier des Universités (1989-1998). Elle est conseiller d’Etat et professeur associé à l’Université de Paris VIII à Saint-Denis.

Sources bibliographiques : site de l’AUF - www.auf.org

Cercle Militaire, Paris 8

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Compte-rendu

La langue française : une parmi tant d’autres !

Parlez-vous encore français ? Telle pourrait être la phrase qui viendrait spontanément à l’esprit d’un francophone de France vivant dans la nostalgie d’une époque où la question " parlez-vous français ? " adressée à un diplomate suédois prenant ses fonctions à Moscou n’aurait même pas eu de sens tant il allait de soi que le français était la langue " internationale " par excellence… ce qui s’accompagnait aussi, souvent, de l’affirmation selon laquelle la langue française était la plus belle !

Michèle GENDREAU-MASSALOUX commence la discussion en nous proposant un autre regard linguistique sur la francophonie : celui que lui procure sa fonction de recteur de l’Agence Universitaire de la Francophonie, " compagnie " de droit québécois basée à Montréal… Il faut regarder le système linguistique mondial comme un système multipolaire dans lequel il n’y a pas déclin d’une langue (en clair le français, en ce qui nous concerne) au profit de l’anglais qui deviendrait la seule langue de référence mondiale. Vus de Montréal, la francophonie et le français "se vivent autrement " et offrent une autre perspective, plus ouverte par rapport à celle que l’expérience professionnelle antérieure de notre invitée — recteur d’académie à Orléans et Paris, chancelier des Universités, secrétaire général adjointe à la Présidence de la République — lui avait permis d’acquérir.

À l’échelle mondiale, les langues ne sont pas indépendantes les unes des autres et évoluent de manière liée : le monde vit avec quelques 7000 langues, se structure autour de certaines langues " hypercentrales " et voit disparaître chaque année quelques 1000 " langues de village ". Si l’anglais est aujourd’hui est une sorte de lingua franca que les anglophones ont parfois du mal à comprendre, les prévisions des experts linguistiques nous incitent à considérer que l’apprentissage du chinois, de l’hindi ou de l’arabe, ou du portugais pourrait être un bon investissement à l’horizon du milieu de notre siècle. Les langues ont une histoire et celle-ci n’a pas peut-être pas de stade final… La domination – mais toute langue, comme l’écrivait Roland Barthes, n’est-elle pas, par les contraintes qu’elle engendre, " fasciste " ? — d’une langue ne signifie pas le dépérissement des langues " périphériques " : dans l’Hexagone, les langues régionales se portent mieux qu’il y a vingt ans, époque où les fonctions de notre invitée l’amenèrent à affronter à une délégation appelée Diwan…Nos voisins connaissent le même phénomène : la littérature italienne contemporaine s’accommode ainsi de grands tirages en " sicilien "…Cette idée d’un plurilinguisme bien vivant et réel ne signifie pas que les langues sont égales par nature : elles expriment des rapports de force, et leurs évolutions accompagnent des reconfigurations géopolitiques, religieuses et commerciales. La domination " commerciale " de l’anglais exprime un certain type de rapports de force, même si le bon commerçant serait sans doute celui qui apprendrait la langue de celui auquel il veut vendre son produit… Autre exemple : l’éclatement de l’URSS a reconfiguré les rapports de force linguistiques dans la région et permis l’émergence d’une " turcophonie " active. Lorsqu’on se promène à travers le monde, on se rend compte qu’il faut relativiser l’idée d’une menace qui pèserait sur la langue française, notamment parce qu’il convient de regarder autrement la place de notre langue dans le système linguistique mondial.

La diversité linguistique du monde n’est donc pas condamnée par la domination, probablement historique et provisoire, d’une langue de référence. Car une autre idée semble étrange : chacun d’entre nous croit être monolingue, mais il vit en fait un bilinguisme, voire un plurilinguisme, plus réel qu’il ne le pense. Plurilinguisme de l’oreille qui peut avoir été sensible à différents registres de sonorités linguistiques, plurilinguisme de notre être qui peut aspirer à vivre dans une autre langue que celle qui lui fut imposée. Enfin parce que toute langue engendre des variantes, des " parlers différents ", des possibilités d’expression dépassant la norme imposée par ce que nous croyons être le monolinguisme normé.

Miroir : dis-moi si je suis encore la plus belle !

Tout francophone admettra cependant que nous vivons historiquement dans une langue qui a du mal à accepter ce regard linguistique d’ailleurs car elle a longtemps pratiqué " un regard dans le miroir ". La langue française a toujours accordé une grande importance à la norme et tenté d’imposer le primat des règles d’un bon usage de la langue : cette construction historique de la langue française a favorisé l’émergence de grands grammairiens, le développement d’un goût virulent pour l’orthographe, soucieux de distinguer le vrai du faux en matière d’écriture — et d’organiser des jeux télévisés sur le sujet ! — mais elle s’accompagne d’un phénomène quasi automatique : plus la norme se veut pure, plus les fautes se multiplient, et plus la norme apparaît inaccessible dans son incapacité à intégrer les déviances que peuvent constituer le français parlé dans les banlieues ou utilisé sur Internet, sans compter celui des francophones d’Abidjan ou d’ailleurs… Globalement la France vit la francophonie avec difficulté, car elle la vit dans l’écartèlement que créent, d’une part, la nostalgie du regret de ne plus être la première langue de référence, et d’autre part, de la perte de " l’exclusivité de la langue française ". En effet, une idée exprimée par notre invitée bouscule notre perception du déclin de la francophonie : la France, dans un monde globalisé, n’a plus le monopole de la langue française parce qu’aucune langue ne saurait être la propriété exclusive d’un pays, a fortiori lorsqu’elle se veut langue mondiale.

" Aimer une langue, ce pourrait être les aimer toutes ". En sachant que toute langue porte une représentation du monde, nous pouvons percevoir le champ des possibles qu’offre la multiplicité des représentations linguistiques. Apprenons donc à vivre avec cette idée de Jacques Derrida : d’une part, " on ne parle jamais une seule langue " — ce qui renvoie à ce plurilinguisme intérieur que nous n’exploitons pas — et d’autre part " on ne parle jamais qu’une seule langue " car chaque fois que nous " choisissons " une langue pour nous exprimer nous " cliquons " sur une représentation mentale du monde grâce à laquelle nous donnons une chair verbale, syntaxique et sonore à notre pensée.

En harmonie avec le message qu’elle nous adresse, Michèle Gendreau-Massaloux, en tant que recteur de l’Agence Universitaire de la Francophonie, nous rappelle qu’avec un budget de 44 milllions d’euros, des programmes articulés autour de 4 grands champs disciplinaires, elle construit la destinée d’une institution qui a pour finalité de " développer la coopération entre les institutions universitaires et de recherche qui travaillent en français " et qui se veut au service de la francophonie, et pas uniquement de la France. Si cette idée nous dérange — un petit peu, admettons le ! —, cette soirée nous aura fait " progresser " vers une meilleure compréhension de ce que sera une francophonie ouverte, voire même en expansion dans les domaines scientifiques, techniques économiques et juridiques.

Pour en savoir — beaucoup — plus sur l’Agence Universitaire de la Francophonie :
www.auf.org (en français !).
Xavier DELVART (MP 1993)