DINER-DEBAT

avec

Monsieur Thierry de MONTBRIAL

Membre de l'Institut, Directeur de l'Institut Français des Relations Internationales (IFRI)
Mercredi 15 janvier 1997
" La scène internationale à l'aube de 1997 "
 


Hotel Hilton, Paris 7

Compte-rendu

L’Hôtel Hilton de Paris a servi une fois de plus de cadre à une passionnante soirée panglossienne, consacrée cette fois-ci aux relations internationales, et plus particulièrement au système international qui a régi le XXème siècle qui s’achève.

Thierry de Montbrial, Membre de l’institut, Ingénieur Général au Corps des Mines, est Directeur de l’institut Français des Relations Internationales - IFRI - depuis 1979. Enseignant, éditorialiste, auteur de plusieurs ouvrages, il fait partie du petit nombre des grands experts des relations internationales des deux dernières décennies. L’exposé qu’il nous fait en ce soir du 15 janvier 1997 repose assez largement sur le contenu de son dernier livre, « Mémoire du Temps Présent » (Mars 1996, éd. Flammarion) qui procède au décryptage d’une époque compliquée, et qui a été couronné par le prix des Ambassadeurs. Sans prétendre traduire toute la richesse de Thierry de Montbrial et du jeu des questions-réponses qui s’en est suivi, nous en retracerons très rapidement ci-après quelques idées forces.

D’emblée, notre invité nous indique que son propos ne visera pas nécessairement l’exhaustivité, dans un domaine aussi vaste et multiforme, mais qu’il consistera plutôt en une présentation transversale des relations internationales, proposant une grille d’analyse du siècle qui s’achève, ainsi que de la période de transition dans laquelle nous nous trouvons.

Au début du siècle, le monde était dominé par l’Europe. Le système des relations internationales pouvait alors être qualifié d’homogène et stable. Les changements intervenus tout au long du XXème siècle ont transformé le système de relations internationales dans lequel les esprits européens s’étaient installés, pour laisser place à un système qualifié d’hétérogène et « turbulent ». Que s’est-il passé en effet au cours de ce siècle étonnant : premier conflit mondial - et chute de deux empires séculaires - deuxième conflit mondial moins d’une génération plus tard (« Les deux guerres mondiales sont en fait les deux épisodes d’une même guerre »), pour donner naissance à un monde bipolaire qui déterminera, pendant plusieurs décennies, tous les conflits. Le XXème siècle aura aussi vu la mise en œuvre de deux idéologies totalitaires - marxisme et nazisme - qui l’auront profondément marqué avant de disparaître.

On pouvait penser que le monde bipolaire durerait encore longtemps. Mais celui-ci disparut d’une manière spectaculaire par la désintégration ultra-rapide - en trois mois - du bloc communiste de l’Europe de l’Est : l’ouverture du Mur de Berlin, le 18 novembre 1989, et la mort de Ceaucescu le 25 décembre en furent les étapes marquantes. Ces années-charnières - 1989-1991 - marquent à la fois la chute de l’Empire Russe et du système soviétique ; elles représentent pour nous l’entrée dans un nouveau monde dont l’équilibre n’est pas encore établi. Pour illustrer la mutation profonde de la décennie 90 par rapport à l’homogénéité de la période qui a précédé, il faut comprendre que le conflit yougoslave fait partie des conséquences des traités de paix de 1919 et de la chute de l’Empire Austro-Hongrois, conséquences que les évènements ultérieurs avaient gelées sans les faire disparaître ; de même, le conflit lrak-Koweit doit-il être relié à la manière dont ces états furent créés lors des accords Sykes-Picot de 1916...

Nous vivons donc une époque de transition entre deux mondes, dans laquelle il se passe beaucoup de choses, et dans laquelle les évènements s’accélèrent - comparable à celle de la Révolution Française (1789- 1815), autre époque historique unique au cours de laquelle un individu put vivre deux « époques » sur une période très courte.

Il faut bien avoir à l’esprit que nous ne sommes qu’au début de cette phase de transition, qui pourra être longue. Aussi est-il vain, par exemple, de chercher à tout prix à donner des conseils de méthodes et de réformes de structures aux pays de l’Est « en instantané ». Il faudra un certain temps pour que les mentalités évoluent et que les nouvelles structures se mettent en place.

Quels sont les quelques repères et clés qui peuvent nous permettre de mieux comprendre ce nouveau monde en mutation, ce véritable changement de civilisation ?

Le point fondamental réside dans la fusion de la science et de la technologie, grâce à la formidable puissance de calcul des ordinateurs, et notamment grâce au développement couplé des télécommunications et de l’informatique.

Le deuxième facteur à noter, favorisé par le premier, est le développement économique - plus réel que celui auquel on pensait dans les années soixante pour les pays que l’on qualifiait « en voie de développement ». Cependant, la rapidité des mutations exige des ajustements de structures, qui se font encore trop lentement.

Enfin, le troisième facteur important est le dépassement de l’Etat-Nation.

Pourtant, l’apparition de l’Etat-Nation est en fait récente. En France, l’Etat-Nation est né à la fin de la Guerre de Cent Ans et s’est affirmé sous Richelieu. Mais les guerres, aujourd’hui, deviennent des guerres civiles, au contraire des guerres classiques, qui étaient issues des Etats-Nations. Les nouvelles structures et les nouvelles entités qui émergent pour suppléer au recul de l’Etat-Nation mettront cependant du temps à s’affirmer - peut-être un siècle...

En conclusion, Thierry de Montbrial voit beaucoup de sources d’espérance en cette fin de siècle.

La France est, selon notre invité, « une Union Soviétique qui aurait réussi ». Confrontée à un chômage structurel élevé, elle est un pays « ménopausé », dont les habitants ont des « comportements de vieux ». Il faut réagir et s’adapter !

Deux caractéristiques marqueront la fin de cette décennie et le début du XXlème siècle : la coopération internationale et le retour à la spiritualité.

Sans retranscrire toutes les réponses de notre invité aux nombreuses questions de l’auditoire, on notera que l’Afrique ne sera pas, d’après lui, à l’écart de cette grande mutation et du développement qu’elle engendre, même si, sur le continent africain, l’Afrique du Sud et l’Afrique du Nord constituent probablement les deux zones qui, grâce à leur potentiel de ressources, s’insèreront le plus vite dans ce mouvement.

L’aide à l’Afrique Australe a un sens : si le problème politique est résolu en Afrique du Sud - la continuité après Nelson Mandela semble à présent assurée -, celle-ci pourra constituer le pôle de développement de toute l’Afrique Sub-saharienne. Quant à l’Afrique du Nord, y compris l’Algérie, elle est promise à un développement certain, Thierry de Montbrial ne croyant pas à une extension significative de l’Islamisme.

L’Europe, quant à elle, est dans une « voie étroite » : courant le risque d’une perte de légitimité vis à vis des Européens eux-mêmes, elle pourrait devoir faire face à une crise politique, dans la mesure où la question de son élargissement va se poser au moment où la construction est perçue comme branlante. La cristallisation des problèmes européens sur la monnaie unique accroît les risques dans la mesure où son échec pourrait marquer le début de la fin, alors qu’il s’agit d’une évolution nécessaire. La réussite du saut vers la monnaie unique doit donner un nouvel élan , qui permettra de régler tout le reste...

Et le rôle des grands hommes dans l’Histoire ?

Eh bien, on peut très bien imaginer qu’ils ont encore une place, dans la mesure où Thierry de Montbrial ne croit pas au déterminisme historique. Cependant, les circonstances historiques ont pu permettre à des hommes médiocres - ou simplement sans envergure - d’être perçus comme de grands hommes historiques. Le grand homme à l’échelle de l’Histoire serait « celui qui réalise quelque chose qu’il voulait réaliser sans simplement suivre le mouvement »...

Remercions encore Thierry de Montbrial pour les pistes de réflexion et les repères qu’il nous a indiqués et, en attendant un prochain dîner-débat sur le sujet, lisons ou relisons « Mémoire du temps présent ».

Jean-Pierre BIENAIME (MP 1980)