DINER-DEBAT

avec

Monsieur Hervé PASSERON

Vice-Président du Bureau d'Information et de Prévision Economique (BIPE)
Jeudi 2 avril 1998
" Les conséquences économiques et sociales de la libération des télécommunications "
 


photo n°1 - dd_passeron photo n°2 - dd_passeron photo n°3 - dd_passeron (pour agrandir une photo cliquer dessus)
Compte-rendu

En guise d’introduction, Monsieur PASSERON (ingénieur de l’école Centrale de Paris et économiste de l’université Paris I) nous expose combien les sciences économiques ont une place difficile à tenir dans le débat politique d’aujourd’hui.

Comme l’objet de cette discipline est l’étude de l’activité économique humaine, tout le monde se croit à même d’en parler. Or cette science a développé des concepts, des méthodes d’analyse qui ne sont pas toujours bien compris ni du grand public ni des médiateurs que sont les politiques et les journalistes. Ceux-ci ont plutôt tendance à commenter ou critiquer, partiellement, les résultats des études plutôt que les méthodes ou les hypothèses qui définissent le champ de ces études et qui sont d’une grande importance pour comprendre les résultats obtenus.

Les sciences économiques sont une discipline de la connaissance qui ne peut se servir de l’expérimentation, mais qui se base sur l'observation du passé et sur des modèles théoriques. Ses outils sont le raisonnement sur la base de schémas théoriques, d’extrapolations et d’analogies, ou la simulation.

La question soumise au BIPE par la Commission Européenne était la suivante : « la libéralisation des télécommunications crée-t-elle ou détruit-elle des emplois ? ».

Contenu de l’étude

L’étude a cherché à quantifier l’impact d’une mesure de politique économique que constitue cette libéralisation, ceci pour permettre de décider d’appliquer ou non cette politique, pour mettre en évidence les incertitudes quant à son efficacité, déterminer les facteurs – clés de succès de la stratégie mise en œuvre et mettre en place le cas échéant les politiques d’accompagnement.

Comme dans toute démarche prospective, l’étude a proposé plusieurs scénarios, du plus pessimiste au plus optimiste. Elle a été menée sur 15 pays de l’Union Européenne. Les différents scénarios donnent un résultat probabilisé qui aboutissent à un solde positif de + 228 000 emplois créés dans le cas pessimiste à + 1 300 300 dans le cas optimiste. La méthode suivie considère le cas de l’opérateur historique, puis celui des nouveaux opérateurs et enfin les effets indirects dans les autres secteurs de l’économie.

Cas de l’opérateur historique

Dans chacun des 15 pays considérés, l’opérateur historique qui détenait jusqu’à présent le monopole des télécommunications voit sa situation changer profondément. Son nouveau statut provoque une réorganisation qui a pour objet de passer d’une culture technique vers une culture commerciale centrée sur la satisfaction du client.

L’opérateur doit procéder à des filialisations, constituer des alliances nationales et internationales, gérer plus souplement les ressources humaines, aller vers une gestion individualisée des carrières, acquérir des compétences et des qualifications nouvelles. En conséquence il leur faut revoir la politique de recrutement, de sélection et de rémunération, mette en œuvre un nouveau dialogue social. Ces changements devraient aboutir à une réduction d’effectifs : sur les 902 000 recensés en 1993, l’étude prévoit entre 25% et 35% de réduction d’ici 2005, la rapidité de la diffusion technologique permettant de ralentir la baisse.

L’exemple de British Telecom montre une gestion des départs (tous volontaires) qui permet de diviser par 2 les effectifs dans la période 1980 – 1993.

Les nouveaux opérateurs et prestataires de service

Le secteur des télécommunications voit donc apparaître de nouveaux opérateurs. On a pu observer en 1993 que ces nouveaux acteurs ont créé 132 000 emplois. Les scénarios prévoient un solde compris entre + 55 000 et + 162 000 emplois en 2005.

Ces nouveaux acteurs n’ont pas le poids de l’existant à gérer, ils mettent en œuvre plus rapidement les nouvelles technologies. Il faut toutefois noter que ces technologies sont moins créatrices d’emploi que les précédentes parce qu’elles apportent une meilleure intégration des moyens informatiques avec les télécommunications.

La structure de l’emploi chez ces nouveaux acteurs diffère également de la structure actuelle observable chez l’opérateur historique. En effet le personnel est plus jeune, plus flexible, son statut est moins fort mais le salaire est meilleur. Les qualifications sont plus élevées, avec une grande diversité de compétences.

Dans l’estimation du nombre d’emplois créés, il faut tenir compte du transfert de personnel de l’opérateur historique vers les nouveaux opérateurs.

Les effets indirects (ou induits)

Pour évaluer les effets indirects de la libéralisation sur l’emploi dans les autres secteurs de l’économie, on compare les différents scénarios avec le scénario de l’ « antimonde », c’est-à-dire celui dans lequel la mesure de libéralisation ne serait pas appliquée.

Monsieur Passeron nous a exposé les hypothèses de l’étude en prenant pour exemple le cas de la France, en supposant une libéralisation et une diffusion technologique rapide.

Parmi les effets induits, il est prévu une baisse des tarifs des communications de 28% par rapport à 1993 (la baisse est estimée à 56% dans l’ « antimonde ») une augmentation des achats en équipement pour 4,3 M ECU et un revenu pour les entreprises de télécommunications de 26 G ECU. Cependant l’ouverture du marché des équipements bénéficie également aux entreprises étrangères.

Les simulations aboutissent à une plus grande activité de télécommunications et une consommation intérieure accrue plus d’investissements en équipements de télécommunication et aussi plus de pénétration des produits étrangers sur le marché français.

La baisse attendue des tarifs des communications conduit à une plus forte consommation par les particuliers et plus de pouvoir d’achat pour d’autres produits ou services. Pour les entreprises, cette baisse des tarifs conduit à un plus fort investissement, une meilleure compétitivité, et une meilleure diffusion technologique. Enfin, le personnel recruté par les entreprises gagne en pouvoir d’achat.

Les secteurs d’activité qui seront les plus générateurs d’emploi en France sont dans l’ordre décroissant : le secteur électrique / électronique (+ 18 800), les services marchands (+ 15 200), la distribution (+ 80 700), les services immobiliers (+ 7 900), les banques (+ 5 600), le secteur des télécommunications (- 27 000).

Le scénario moyen prévoit + 3 000 emplois créés seulement pour l’an 2000. Enfin l’opérateur dominant conserve entre 70% et 80% de part de marché.

Conclusion

En fin d’exposé, Monsieur Passeron nous a cité les titres des articles de presse relatant les résultats de cette étude (à considérer en regard de l’introduction de cet exposé…).

Le communiqué de presse donné par la Commission focalise sur le scénario le plus favorable, mais en le disant, et en disant dès les premiers mots que même dans ce cas il y a perte d’emploi chez les opérateurs traditionnels.

A-F-P : « 1,3 millions d’emplois créés ou sauvegardés »
01 informatique : « Des prévisions optimistes dans les télécoms en Europe »
Les Echos : « La libéralisation des télécoms va créer des emplois en Europe »
Wall Street Journal : « EU telecom changes could add up to 1.3 million jobs, study finds »
Europe 1 : éditorial de Philippe Manière
Libération : « Télécoms : 300 000 emplois en danger »
L’Humanité : « Un rapport accablant pour l’emploi en Europe »
Le Monde : « la libéralisation du secteur en Europe se traduirait par la création nette de 93 000 emplois d’ici à 2005 ».

A se demander si tout le monde a lu le même rapport...

« Dans le débat qui a suivi, nous nous sommes interrogés sur les effets d’une dérégulation rapide comme celle intervenue aux U.S.A pour le transport aérien. Celle-ci a eu pour effet des licenciements rapides et en grande quantité, ainsi qu’une concentration sur les activités rentables, (qu’advient-il de la notion de service universel dans le secteur des télécommunications ?) et enfin une certaine perte de compétence des organisations due à un éclatement des équipes. Enfin il est apparu qu’il n’était pas toujours très aisé de comparer les méthodes et les résultats sur les différents pays d’Europe, notamment pour l’ Italie où la situation la plus favorable pour l’emploi serait que l’opérateur historique garde un certain monopole. Ce qui n’a pas manqué de faire réagir l’assistance très attentive. Mais il était déjà bien tard et il n’était que temps de remercier Monsieur Passeron pour son très instructif exposé.


Olivier CAUSSE (MP 1997)