DINER-DEBAT

avec

Monsieur Bruno RAMBAUD (MP 1975)

Président Thales Communications
Lundi 31 mars 2003
" La révolution de l’information dans la Défense  "
 
Les nouvelles technologies de l’information et des communications (internet et web technologies) bouleversent aujourd’hui tous les concepts de la conduite des opérations militaires. Cette évolution vers l’intégration de système de systèmes est tirée à grands pas par les USA ; la quasi-totalité de l’accroissement du budget de Défense y est consacrée, on assiste à un passage du " Platform Centric Warfare " au " Network Centric Warfare ", avec des résultats très concrets et spectaculaires dans la manière de conduire les opérations, d’un conflit à l’autre, de la Défense anti-missiles aux conflits classiques.

Bruno Rambaud (MP75), ancien élève de l’Ecole Polytechnique (X70) et Ingénieur des Ponts et Chaussées, a commencé sa carrière au service de l’Etat (Urbanisme en Corse, Service Maritime du Var et Port Autonome de Rouen).
Après un court passage chez Jeumont-Schneider puis Alsthom ferroviaire, il a créé, chez Matra Nortel Communications pendant 10 ans, une activité de radiocommunications sécurisées pour les forces de sécurité et paramilitaires.

Président de Métaleurop pendant 1 an, en 1998 il rejoint le Groupe Thomson-CSF devenu Thales, pour diriger le Business Group des Systèmes de Communications et d’Information qui opère dans 14 pays.

Cercle Militaire, Paris 8

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Compte-rendu

La révolution de l'information dans la Défense

La Révolution de l'information dans le domaine de la Défense, est un thème rattrapé aujourd'hui par l'actualité, dans le contexte de la guerre anglo-américaine contre l'Irak et du désaccord survenu entre la France et les Etats-Unis quant au bien fondé d'une telle intervention au préalable de cette guerre. Ce sont les états-majors russes qui réalisent, il y a quelques années, que l'information allait transformer l'art de la guerre. Puis, les Etats-Unis en ont fait leur cheval de bataille.

Bruno Rambaud commence par mettre en évidence les idées essentielles qu'il va développer :
  1. Les techniques de l'information
  2. Le transfert et le traitement de l'information (dont le nombre atteint aujourd'hui un niveau inimaginable en comparaison avec ce dont on pouvait disposer il y a quelques années encore en matière d'information)
  3. Les conséquences de ces avancées spectaculaires sur la stratégie, sur la diplomatie et sur l'art de la guerre
  4. Le leadership américain dans ce domaine et l'évolution du gap technologique et budgétaire entre l'Europe et les Etats-Unis
1.  Les techniques de l'information : pour une meilleure détection

Il met en lumière un certain nombre de révolutions survenues dans le domaine des nouvelles technologies de l'information et des communications qui ont bouleversé tous les concepts de la conduite des opérations militaires.

Quels sont les outils en matière de détection (le suivi) et de tracking (l'identification et la localisation) de cibles éventuelles ? Les radars, les infrarouges, les lasers.. il s'agit de la guerre électronique destinée à détecter toute émission électromagnétique.

On utilise de plus en plus tous les capteurs positionnés sur satellites, mais relayés aussi par les avions, les drones. Mais la nouveauté, aujourd'hui, consiste à mettre en réseau l'ensemble de ces capteurs afin d'avoir une meilleure visibilité et de détecter les leurres. Il faut donc corréler toutes ces images à grande vitesse ; le principe étant de les fusionner pour voir ce qui s'est passé entre les différents passages des capteurs (localisation et comparaison).

2.  Transmission et mise en réseau

La seconde révolution s'est opérée en matière de transmission et de mise en réseau (c'est-à-dire l'intégration de l'ensemble des informations recueillies à l'intérieur d'une banque de données unique). Il ressort d'une telle opération ce qu'on appelle des "images tactiques du champ de bataille" (autant d'informations visuelles et historiques sur le pays, qu'on mélange avec des informations géographiques) devant servir pour le commandement et le contrôle d'opérations militaires. Sont aussi accumulées toutes sortes d'informations sur les pays susceptibles de poser des problèmes.

De cette façon, grâce aux réseaux de transmissions à haut débit, il devient possible, en quelques sortes, de faire la guerre à distance. Des centres de contrôle sont ainsi installés partout. Ils peuvent se déplacer et sont connectés entre eux, pouvant ainsi travailler à distance à partir des mêmes informations. Le centre le plus important est situé à Tampa (Floride). Il assure la collection d'un maximum d'informations de tout ordre et leur mise en réseaux avec pour but : le commandement et le contrôle à une échelle planétaire.

3.  La réaction

A partir de là, les armées vont réagir de différentes façons : il s'agit, après avoir détecté et identifié l'adversaire (les moyens de défense de l'ennemi) tout en leurrant ses propres moyens de détection, ses propres capteurs, de pouvoir réagir.
Ces différentes étapes : èdétection
ètransmission
èréaction
doivent intervenir dans les meilleurs délais.
Elles intervenaient selon un cycle de planification qui durait 48 h à l'époque du Kosovo. Les progrès réalisés entre le Kosovo et l'Afghanistan ont permis de faire passer cette boucle de 48 h à 20 minutes. Aujourd'hui, on a des opérations qui se font en 16 à 20 minutes : entre la détection du risque, la transmission des images visuelles correspondantes en temps réel (donc des images d'une qualité exceptionnelle) et l'ordre donné en conséquence - par exemple le lancé d'un missile - tout ça en un temps record. Les opérations, aujourd'hui, sont planétaires, et ceci n'est qu'en train d'apparaître.

4.  La concrétisation de ces évolutions : air et terre

Bruno Rambaud illustre son propos, qui consiste à nous montrer comment de tels système sont mis en œuvre dans la pratique, par un diaporama. Le premier système d'information présenté est celui de l'auto-protection d'un avion avec l'image d'un mirage. Dans cet exemple précis, le système ne fait intervenir qu'un seul avion à multiples fonctions :
- capteurs électromagnétiques dans les ailes capables de capter les radars éventuels,
- capteurs infrarouge capable de détecter d'éventuels missiles sol-air qui partirait contre lui,
- capteur laser.

On donne donc au pilote le maximum d'informations lui permettant de pouvoir réagir à toute éventualité : un système multi-censeurs faisant intervenir des moyens de détection de plusieurs types (radars qui balayent, radars qui suivent un objectif en ligne droite, capteurs, etc..). Des leurres sont utilisés pour pouvoir réagir.

Deuxième exemple : un système aéroporté de contrôle aérien, et un système d'informations composé de nœuds qui sont entièrement mobiles. C'est ce qu'il nous explique à l'aide d'une carte où figurent différents points représentant clairement de multiples avions ayant chacun une fonction propre :
- certains font de la reconnaissance (parfois des avions de ligne),
- d'autres désignent des objectifs ou tirent des missiles,
- d'autres encore sont destinés à ravitailler les autres avions, etc..

Il s'agit donc d'un système d'une grande ampleur, qui fait intervenir plusieurs avions avec chacun un rôle bien précis (cela peut aller jusqu'à 300 avions). Ces avions vont se relayer entre eux (d'où leur nombre important) et le système lui-même est relié au sol avec les centres de traitement des informations installés un peu partout. L'infrastructure aérienne est relayée, sur terre : collecte de photos, cartographie…

5.  La défense anti-missiles

Elle se situe à l'échelle planétaire : la détection se fait par satellites (infrarouge d'abord, puis radars); tout départ de missile déclenchant une émission de chaleur immédiate détectée par infrarouge, puis suivi de sa trajectoire. Sachant qu'un missile qui part met entre 5 et 10 minutes pour atteindre sa cible, les systèmes de réaction doivent avoir un degré d'automatisation élevé pour arriver à une efficacité optimale.

Actuellement, l'un des derniers projets américain en cours, rapporté dans un journal spécialisé avec le titre "Nowhere to hide", vise à mettre au point un système de détection de tous les mouvements en temps réel : système multi-censeurs pour le suivi de plusieurs véhicules en temps réel (l'objectif étant de guider un missile directement sur des cibles mobiles et ce, jusqu'au dernier moment).

6.  Les budgets consacrés à la défense

Les Etats-Unis occupent la première place, suivis de la Russie, la Chine, le Japon, la Grande-Bretagne et la France. Tous les pays réunis ensemble n'atteignent même pas le niveau américain, en matière de budget consacré à la défense. Entre 1999 et 2003, le budget américain a augmenté de 100 millions de dollars.
Aujourd'hui, l'ensemble des budgets de l'OTAN hors USA s'élève à environ 150 milliards de dollars (contre 400 milliards pour les Etats-Unis à eux seuls).

7.  Le Groupe Thales (anciennement Thomson- CSF)

Il s'agit du premier électronicien en matière de défense hors USA; les acteurs américains étant essentiellement présents sur leur marché national. Thales a un chiffre d'affaires de 11 milliards d'euros (57% sont consacrés à la défense, 18 % à l'aéronautique, (avionique, contrôle aérien, simulation…), le reste dans les Technologies de l'Information et des Services : en pratique, près de 80 % du chiffre d'affaires de Thales se fait donc autour de la sécurité et la défense au sens large. Sa branche Thales Communications représente environ 9000 personnes réparties dans 14 pays.

L'histoire de Thales, anciennement Thomson-CSF, est très liée à celle de l'indépendance nationale de la France en matière de défense. Après la chute du mur de Berlin, il n'était plus pensable, désormais, de se cantonner au territoire national et de rester seul. Commence, alors, une politique d'acquisition, dont l'une des plus récentes est celle de RACAL en Grande-Bretagne. Thales a également développé tout un réseau de partenariats dans différents pays sous la forme de joint ventures.

Actuellement, plus de la moitié des effectifs du groupe se trouvent hors territoire national. Le groupe a considérablement investi en Amérique du Nord, en Europe, en Corée, en Australie, au Moyen-Orient … pour occuper aujourd'hui la place de premier exportateur en la matière hors USA. Le groupe est retenu dans deux grands projets par la Grande-Bretagne : prime contractor des deux grands porte-avions britanniques.

8.  Evolution du gap budgétaire et technologique entre la France et les Etats-Unis

Ce n'est pas sur le plan scientifique que le gap entre les Etats-Unis et la France est le plus important. Nos équipement défendent très honorablement leur position. En revanche, le gap budgétaire a, dans certains domaines, des conséquences qui seront difficiles à compenser : par exemple, dans l'intégration de grands systèmes de systèmes, ou dans le traitement de grandes quantités d'informations pour l'aide à la décision.

Par ailleurs, le fossé tient aussi à la capacité du lobby militaro-politique américain pour faire voter des grands programmes structurants par leur Congrès. Les Etats-Unis disposent d'un système FMS (Foreign Military Sales) : il s'agit d'une agence américaine qui fait de la vente d'armements d'Etats à Etats. Le marché de l'armement n'est donc pas complètement ouvert.

9.  La cryptologie : système à développer encore

10.  L'Etat des lieux européen dans le contexte de guerre actuel

Seulement deux pays, en Europe, disposent d'une armée capable d'opérations extérieures autonomes, d'une véritable dissuasion nucléaire, d'un droit de veto à l'ONU et sont capable de faire la guerre à l'extérieur de leur territoire national : la Grande-Bretagne et la France. Il ne devrait donc pas y avoir d'Europe de la Défense sans ces deux pays.

11.  Les partenariats européens de Thales

- dans l'industrie civile, les synergies industrielles internationales sont plus fortes ;, l'origine géographique du produit a moins d'importance.
- la Défense représente un marché à part, régi par un impératif de confiance qui se doit d'être optimal, le caractère national du fournisseur est souvent un atout.

Bruno Rambaud termine cet exposé passionnant en donnant son propre point de vue, très révélateur des efforts qu'il va continuer à déployer, comme il le fait depuis qu'il occupe ce poste, pour pousser encore plus loin le développement de son groupe et les progrès déjà réalisés en matière de techniques de défense mises au service de la nation : il est souhaitable d'éviter toute dépendance technologique trop marquée en matière de défense.

Pour conclure, nous souhaitons remercier Bruno RAMBAUD pour nous avoir consacré un peu de son temps, pour la grande clarté de son propos et sa grande accessibilité compte tenu des responsabilités qui sont les siennes dans un contexte actuel aussi délicat.
Emmanuelle Mollet (A 2003) et Perrine de CALONNE (A 2003)