DINER-DEBAT

avec

Monsieur Michel WIEVIORKA

Directeur d’études à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS)


Septembre 1997
" Deux figures du mal : racisme et violence "
 
Michel WIEVIORKA - Directeur d’études à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS) -, est diplômé es lettres et sciences humaines et auteur de la "France raciste" (Seuil 1992), "Face au terrorisme" (Liana Levi, 1995) et "Commenter la France" (Editions de l’Aube 1997).

Hotel Hilton, Paris 7

Compte-rendu

Hors d’œuvre : les bus de la RATP brûlent-ils ?

Le samedi 6 janvier 199X, un froid très matinal et polaire recouvre la banlieue Nord de la capitale d’un film blanc qui donne à cette commune, aux alternances de tours post-modernes, symbole d’une modernité et d’un accès au confort des années 60, et de pavillons en uniforme “Ile de France” construit sur crédit des années 80, la sérénité qu’elle a perdue : la semaine dernière, peu avant le Nouvel An, la police a dû faire face à une bagarre en règle sur le parking du centre commercial, bagarre ayant engendré l’envoi à la casse d’une trentaine de voitures. Les sociologues ont peut-être parlé de syndrome identitaire par défaut d’accès à la culture de consommation...

Le lundi 8 janvier 199X, il fait légèrement moins froid. Daniel L., chauffeur à la RATP prend son service ; humeur maussade d’un week-end où il a fallu faire les comptes après la destruction de la voiture - dont le crédit n’était pas encore totalement remboursé - il y a deux semaines sur le parking du centre commercial. La presse a causé violence, racisme. Lui pense simplement qu’il n’était pas drôle de retrouver sa voiture en miettes et que le crédit ne prendra fin qu’en fin d’année. Une année qui commence mal. Premier arrêt : personne. Deuxième arrêt : son bus est toujours vide. Il arrive à la Cité Verte - même si les arbres ont depuis longtemps mal tourné - : deux Beurs et un Black avec walkman attendent manifestement le bus : Daniel L., ralentit - l’arrêt se trouve juste avant la courbe donnant accès à la voie rapide -. Il rumine les miettes de sa Renault. Les deux Beurs et le Black ne font aucun signe : le doute aidant, Daniel L. ralentit à leur hauteur et semblant ne voir venir aucun signe de leur part, brusquement accélère dans la courbe : cela leur fera les pieds, moi aussi j’ai plus de bagnole, qu’ils marchent aussi...Daniel L. se dit soudainement que les Français ne sont pas à “leur” service !

Deux jours plus tard, un de ses collègues se faisait agresser à une heure tardive par une trentaine de jeunes de la Cité verte. Le bus RATP qu’il reconduisait au dépôt a rejoint également la casse avec les autres voitures du centre commercial. Son chauffeur n’est pas à la casse mais restera immobilisé un certain temps. Les divers coûts de ces accidents de parcours de la vie moderne seront pris en charge par la collectivité...

Les thèmes de violence et racisme étaient ainsi introduits avant que nous passions au plat principal et laissons la parole à notre invité, qui nous expliquera que la politique tarifaire des transports parisiens pouvait être d’une certaine manière indirectement liée aux thèmes de la soirée : un actif voit le coût de ses transports partiellement pris en charge par l’employeur - alors qu’il est censé disposer de ressources lui permettant de payer le prix public de ce transport - tandis que pour sortir de la “cité”, lorsqu’on se trouve sans emploi, il faut commencer par en supporter l’intégralité du prix.

Plat principal : Flash back

Dans les années soixante, lorsque la Cité verte fut construite - et qu’il y avait encore des arbres - le racisme était un thème tabou - “on en parle peu” selon M. WIEVORKA, sauf sous l’angle “du travailleur immigré, mais le terme travailleur recouvrant une problématique sociale”. La violence un thème social ou politique, notamment sous l’angle des questions “ouvrières” ou “nationales”. Cette violence des années 60, se caractérise par une expression collective. Aujourd’hui la violence et le racisme sont des thèmes présents dans notre quotidien mais qui s’inscrivent dans une forme de revendication “identitaire” fragmentée : l’explosion de la violence des banlieues se retrouve ainsi indirectement et pour partie associée au thème de l’islam et recouvre un enjeu “infra-politique” plus que politique. Cette évolution doit être attribuée aux mutations sociales ou “sociétales” suivantes :
  • La société française n’est plus une société industrielle et a cessé de s’articuler autour d’un “conflit social” organisé. En générant par ailleurs un sentiment de précarité, cette mutation contribue à un sentiment d’abandon, une absence de prise en charge auxquels répondent colère et révolte désorganisées.
  • Cette mutation s’accompagne d’une crise institutionnelle dans laquelle le modèle républicain français prend l’eau. Parmi les trois valeurs fondatrices du mythe républicain - “liberté, égalité, fraternité”, celles renvoyant à l’égalité et à la fraternité représentent deux promesses qui ne sont plus tenues par le système politique dans son ensemble.
  • Le thème de la Nation a perdu ses éléments positifs intégrateurs. Il y a trente ans, le thème de la Nation était associé à celui de progrès, de développement économique culturel. En vingt ans, ce thème s’est vidé de son sens pour se résumer à des valeurs régressives récupérées politiquement par l’extrême droite : le système politique est actuellement incapable de générer un discours associant des valeurs positives à l’idée de Nation. Ce point doit être mis en relation avec les thèmes dominant le discours politique actuel : mondialisation, construction européenne, déclin de la culture française... Cette fin du discours national crédible engendre une explosion des discours identitaires fractionnés, incompatibles avec le modèle culturel français, qui dans la vie publique exige une grande conformité des individus au modèle . Parallèlement, l’immigration a perdu sa dimension sociale (le terme “immigrés” ne désigne plus des “travailleurs”, mais recouvre une dimension identitaire). Le modèle français doit alors gérer des identités multiples, contradictoires inconciliables sous les thèmes classiques qui le structurent et n’entrant aucunement dans la structuration de la société française telle qu’elle s’est constituée au lendemain de la deuxième guerre mondiale.
  • L’individualisme, valeur glorifiée s’exprime sous deux formes : une volonté de l’individu de participer à la vie moderne (participation qui passe par le fait d’avoir de l’argent, dans une société qui accroît le sentiment de précarité) et parallèlement la volonté d’être le sujet de sa propre existence. Ce dernier point implique le souhait d’être respecté : or l’analyse des émeutes ou des violences de banlieue, montre qu’au cœur de celles-ci et de leur processus de déclenchement existe toujours un sentiment d’injustice.
Ces causes contribuent à la renaissance de discours racistes dans la société française et notamment à la résurgence d’un discours antisémite, curieusement nourri, d’une part par les rancœurs d’une intégration ratée pour une jeune génération beur dont l’islam militant constitue une tentation identitaire, d’autre part par les résurgences d’une partie de la population française, pas réellement pro-islamique, mais égarée dans la mondialisation ambiante et qui y retrouve également un thème identitaire.

La question que nous aurions à gérer d’un point de vue sociologique serait alors la suivante : violence et racisme sont-ils la manifestation maladive d’un monde qui disparaît pour laisser place à un nouvel état des choses ? Le défi a relever passe nécessairement par la capacité à donner une nouvelle dimension - positive - à la question nationale tout en étant capable de prendre en compte l’expression des individualismes.

Plat principal (suite) : No future ?

M WIEVIORKA pense qu’il est difficile de comparer les situations, notamment celle avec d’autres sociétés : la structuration de la culture américaine est fondamentalement différente. La violence dans les stades de football en Grande Bretagne est l’expression de la déstructuration des communautés ouvrières ; en Italie il s’agirait plutôt d’un phénomène de “classes moyennes”.

Le système politique britannique n’a pas donné naissance à des mouvements politiques significatifs d’extrême droite, mais la société britannique s’accommode violences racistes au moins aussi développées que dans les pays du Continent.

Il ne faut pas oublier que la violence peut aussi être associée à un sentiment de “plaisir”. La violence recouvre un double aspect : elle est physique et donc bien réelle, mais elle a également un aspect subjectif. Par exemple, dans la société française, la violence privée est restée longtemps un thème extrêmement tabou : la vie privée est sacrée, donc on n’en parle pas. Conséquence : inceste et violence à l’encontre des enfants dans le cercle familial ne relevaient aucunement d’une question sociale appelant remède. Les choses ont évolué : le fait d’aborder publiquement cette forme violence peut faire croire qu’elle a soudainement fortement augmenté, ce qui n’est pas nécessairement le cas. L’aspect quantitatif de la violence et du racisme est alors difficile à stabiliser : le chiffrage du phénomène dépend de sa perception sociale et nous pouvons rarement dire si le phénomène est neuf ou a simplement cessé d’être tabou, ce qui fait dire à M. WIEVIORKA que le “terme de violence est en lui-même porteur de risque”.

Selon M. WIEVIORKA, le modèle social français s’est forgé dans l’après-guerre, et il existe une assez grande similitude entre la situation 1936-1940 et aujourd’hui (NDLR - Cela signifie-t-il que l’après-guerre est commencé et que nous sommes entrés en phase d’avant-guerre ? - ). Les années 80 ont été marquées par un grand endormissement intellectuel : le discours sur l’égalité et la fraternité s’est fractionné, est devenu l’apanage d’un groupe social qui a en exclu d’autres. L’écart entre le modèle et sa réalité s’est creusé. Les intellos se sont alors montrés silencieux.

Dessert : quelques réflexions libres de l’auteur pour conclure

Notre invité nous a incités à la prudence sur ce qu’est la violence et la manière dont une époque la perçoit. Prudence également sur le fait que la violence et le racisme d’aujourd’hui sont des manifestations fragmentées. Prudence également sur le risque inhérent à la tendance consistant à vouloir expliquer leur développement dans un schéma général global et notamment déconnecté de cette dimension. Le but n’était pas d’épuiser le sujet mais on ne peut s’empêcher de se demander s’il n’est pas risqué de réduire ces deux phénomènes - dans leur manifestation contemporaine - à la crise de sénilité d’un modèle social en crise ou la crise acnéique d’un monde en devenir. Ceci ne met pas à l’abri d’un accident de parcours politique et historique que l’on veut curieusement éviter. Pour ce faire, il faudrait envisager des solutions (NDLR ce qui suppose d’ailleurs que l’on considère deux phénomènes comme des problèmes de société). Or les débats de cette soirée ne m’en laissent entrevoir aucune à partir du moment où l’on se trouve enfermé dans le dilemme suivant : pas de schéma global car il ne recouvre pas la complexité du ou des problèmes, pas de solutions locales, dont on sait in fine qu’elles ne risquent que de décaler ces “deux figures du mal “ de la Cité Verte à la Résidence des Fleurs.

Ce qui, en conclusion, me laisse dubitatif - quitte à inviter Michel WIEVIORKA à poursuivre ce débat - me semble être l’idée proposée par notre invité, selon laquelle la violence aurait actuellement perdu toute légitimité contrairement à la violence sociale “collectivisée” sous une forme politique ou sociale d’il y a trente ans. Comme cela fut cité en exemple M. WIEVIORKA, les dix mille tués sur les routes de France constituent une violence acceptée et gérée socialement. La légitimité d’une violence collective s’est simplement décalée - pourrions nous dire sublimée - vers d’autres domaines, notamment je pense dans la sphère économique, sphère dont le discours a curieusement totalement recouvert tous les autres discours politiques et sociaux durant les années 80. Il est permis de penser que l’endormissement intellectuel des années 80 - évoqué par Michel WIEVIORKA - s’accompagnait implicitement de l’idée que la violence et le racisme “physiques” n’étaient que des accidents “d’arriérés” dans une société postmoderne. Or comme l’a remarqué notre invité, le “sentiment de précarité” constitue bien une des causes des deux figures du mal dont nous avons débattu, tout comme le formidable décalage qui s’est installé entre le modèle officiel (“liberté, égalité, fraternité”...) et sa réalité sociale telle qu’elle pouvait être vécue par certains individus.

Comme en matière d’assurance automobile - dont l’économie globalisée, mondialisée, libéralisée (etc...) gère parfaitement, en France, le coût de ses dix milles tués, violence et racisme seraient la manifestation d’individus qui seraient mis à conduire en oubliant qu’il fallait peut-être une assurance responsabilité civile. Une question demeure cependant : qui règle la facture pour les conducteurs non assurés ? Faute de solution - et de réponse -, le risque pourrait être que plus personne ne s’assure - pourquoi payer pour les autres - : conduire deviendrait alors très risqué.

Violence et racisme, deux figures d’un même malaise, liés dans leurs manifestations comme dans leurs causes mais sur lesquels le débat n’est pas clos...

Xavier DELVART (MP 1993)